Point Zéro
15 h 57 UTC
Tout était calme en apparence.
Bien trop calme.
Qu’est–ce qu’ils peuvent bien fabriquer là–dedans ? se demanda–t–il en contemplant l’immense casemate. Pour la première fois depuis douze jours, il ne connaissait ni la position exacte ni les activités de ses ennemis, et un vague sentiment d’inquiétude commençait à monter en lui.
Ressaisis-toi. Ils sont faits comme des rats. Même si ton plan initial a foiré, tu gardes la main.
« Des soins ? ricana–t–il sans même se retourner. Pas la peine, Guennadi. Fais-le juste transporter dans sa cabine. Et dis à l’équipage de lui porter de la viande. Beaucoup de viande. »
15 h 57 UTC
Lorsqu’ils passèrent pour la seconde fois devant le type allongé avec une baïonnette plantée dans le crâne, Caleb ne put retenir son agacement :
« Ça suffit maintenant, Kjölsrud. Si vous savez ce que vous êtes venu chercher ici, alors allons-y directement !
— Il a raison, insista Gretchen Vogt. Arrêtez de nous balader dans ce cimetière ! Puisque vous connaissez le coin, essayez donc de retrouver le chemin ! »
Un peu plus tôt, le milliardaire avait pour la première fois admis, du “bout des lèvres, être déjà venu sur les lieux. Sans préciser dans quelles circonstances. Et s’il fallait l’en croire, il n’avait visité la casemate qu’à une seule reprise, au début de sa construction. « C’était dans une autre vie, avait–il grincé. Il y a presque trois quarts de siècle. Et vous m’en voyez désolé, je n’ai pas pensé à semer des petits bouts de pain…»
D’après ses souvenirs – mais comment savoir s’il disait la vérité ? –, la base Roosevelt était bâtie sur quatre niveaux, dont deux en sous-sol. La partie située du côté de la plage était occupée par les installations militaires : casernements, armurerie, hangars pour les véhicules, réserves d’équipements et de nourriture. De l’autre côté se situait le secteur scientifique avec les laboratoires, les salles de stockage de matériel, les quartiers des chercheurs et l’énorme cyclotron logé dans le renflement hémicirculaire à l’arrière du bâtiment. Au bas mot, une douzaine d’hectares à fouiller, et si peu de temps pour le faire…
« Combien de temps exactement ? s’était inquiétée Sarah Miller. On a combien d’autonomie avec les recycleurs ?
— Vu l’oxygène résiduel je dirais une douzaine d’heures… avait répondu Poppy en haussant les épaules. peut–être quinze, si on ne fait pas trop d’efforts. Après ça, les performances des filtres se dégraderont assez vite. Pour savoir ce qui se passera ensuite, tu n’as qu’à regarder autour de toi. »
Pour essayer de gagner un peu de temps, la petite troupe avait décidé de se scinder en deux groupes. Kjölsrud et Viktor Bernstein accompagnés de Caleb, Gretchen Vogt et Jenkins étaient partis vers le secteur militaire avec pour principal objectif d’essayer de repérer une issue vers la plage. Les sept autres s’étaient enfoncés vers la partie scientifique de la base, emmenés par Poppy Borghese et Vandell Richardson, qui étaient les seuls à savoir ce qu’ils cherchaient.
Près de deux heures s’étaient déjà écoulées, et ils n’avaient rien découvert d’intéressant. Pire, ils avaient l’impression de tourner en rond. Les couloirs succédaient aux couloirs et les pièces aux pièces, chaque porte franchie délivrant son nouveau lot d’horreurs lorsque les projecteurs révélaient ce que cachait l’obscurité.
Au détour d’un corridor, une pyramide de cadavres horriblement mutilés : ils avaient dû être entassés là à un moment où quelqu’un se souciait encore de faire le ménage.
Au milieu d’un local d’entretien, un type s’était fait sauter à la grenade. Ses quatre membres et des dizaines de fragments non identifiables jonchaient tout le sol de la pièce ; sa tête avait atterri à l’envers dans un seau d’où dépassaient encore un balai et une serpillière. Panier.
La section médicale de la base n’avait pas dû désemplir au cours des derniers jours : chacun des vingt-quatre lits était occupé. Tous les patients avaient été méthodiquement tués d’une balle dans la tête. Dans le bureau voisin, l’homme âgé en blouse blanche qui avait dû être le médecin-chef s’était vidé le reste du chargeur dans la poitrine. À quelques pièces de distance, les deux infirmières – les seuls cadavres féminins qu’ils devaient rencontrer au cours de leur exploration – n’avaient pas eu la chance de connaître une fin aussi rapide ; Gretchen Vogt faillit vomir dans son casque en découvrant ce qu'elles avaient subi avant de mourir.