Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 216 sur 319

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Point Zéro

09 h 17 UTC

— Dix dimensions ? répéta le blessé. Je crois que j’aurais mieux fait de rester allongé… Et où se cachent–elles, bon Dieu ?

— On ne peut pas les voir, Vandell. Elles n’existent que dans le nanomonde parce qu’elles sont enroulées sur elles-mêmes au sein d’espaces dits de compactification – comme les variétés de Calabi-Yau qui sont largement utilisées en gravité quantique.

— C’est là–dessus que tu as eu ta médaille Fields, n’est–ce pas ? se souvint Sarah Miller.

— Exact, Sarah. C’est un sujet que je connais un petit peu.

— Mais quel rapport avec notre engin ? s’étonna Gretchen Vogt.

— Le rapport, c’est que, dans un espace à dix dimensions – les trois dimensions spatiales qui nous sont familières plus le temps plus les six dimensions enroulées dans l’espace CY –, la théorie prévoit que des microsingularités pourraient être créées pour des impulsions de l’ordre du TeV. Largement à la portée des collisionneurs actuels. Ou de la machine conçue par Ettore Majorana.

— La théorie des supercordes, hein ? fit Vandell Richardson. Je n’y pige rien, mais c’est un truc foutrement récent, non ?

— Assez, oui. Début des années quatre–vingt, si l’on prend comme point de départ les travaux de Michael Green. Actuellement, des dizaines d’équipes de chercheurs s’y consacrent un peu partout dans le monde.

— Et un type tout seul aurait découvert ça dans son garage cinquante ans avant ? »

 

09 h 17 UTC

 

Les deux hommes se connaissaient depuis plus de trente ans. Ils s’estimaient mutuellement, dans le sens où chacun respectait la valeur militaire de l’autre, mais sans qu’une quelconque forme de sympathie existât entre eux. Aussi aurait–il été exagéré de penser que l’amiral Nikolaï Ivanovitch Atanassiev pût éprouver la moindre satisfaction à accueillir le général Iazov à son bord. À dire vrai, c’était tout le contraire : une telle visite ne pouvait laisser présager que des emmerdements de dimension cosmique.

Le gros homme à la carrure de gorille – à soixante–dix ans, la graisse n’avait pas encore complètement remplacé les muscles – plissa ses paupières globuleuses pour mieux examiner ses deux interlocuteurs.

Il a pris un sacré coup de vieux, pensa–t–il. Les rumeurs qui couraient dans les couloirs de l’Amirauté n’étaient donc pas infondées. Le vieux salopard qui incarnait le complexe militaro-industriel soviétique puis russe depuis près d’un demi–siècle allait bientôt bouffer son extrait de naissance ; et, selon toute vraisemblance, son officine le MRO, dernière relique stalinienne dans l’appareil gouvernemental de la Russie moderne, le suivrait dans les poubelles de l’Histoire.

Bon débarras, se dit–il en guise d’épitaphe.

L’autre type lui posait un problème. Iazov l’avait présenté comme son second, un certain colonel Baranko, dont il n’avait jamais entendu parler. Âge moyen, taille et corpulence moyennes, un visage neutre oublié aussitôt qu’entrevu – tout dans cet homme concourait à le rendre transparent.

Sauf son regard.

Avant la chute de l’URSS, Atanassiev avait servi pendant plus d’un quart de siècle sur des unités de la flotte soviétique. Il avait commencé sa carrière comme simple matelot en 1964, l’année où Leonid Brejnev avait ravi le pouvoir à Nikita Khrouchtchev, avant de grimper à force d’obstination tous les échelons qui l’avaient conduit à son poste actuel : numéro trois de la Marine de la Fédération, et pacha d’un bâtiment ultra-moderne qui symbolisait le renouveau des forces navales russes. Du temps de l’Union soviétique, chaque unité à la mer – de la dernière des barcasses jusqu’aux sous–marins nucléaires de classe Typhoon – embarquait un ou plusieurs politrouki, ces commissaires politiques universellement haïs qui étaient chargés de faire respecter l’orthodoxie du Parti auprès des équipages. Un mot de travers, une attitude un peu désinvolte lors des réunions de propagande obligatoire, et une carrière prometteuse pouvait se terminer dans les geôles de la Loubianka. Le colonel Baranko avait exactement le même regard que ces types-là : inquisiteur, méprisant, avec quelque chose de glacial et d’impitoyable qui vous mettait aussitôt sur vos gardes.

Aucun des deux hommes n’avait fait mine de s’intéresser à la collation qu’Atanassiev leur avait fait servir, signifiant par là leur intention de terminer l’entretien au plus vite. L’idée traversa l’esprit de l’amiral de faire balancer ces hôtes indésirables à la mer, en même temps que leur hélico et leurs copains – en particulier cette espèce de monstre qu’ils avaient enfermé dans l’infirmerie. Mais c’était un peu tard : bien trop de monde les avait vus apponter. Autant feindre la courtoisie pour l’instant et essayer de leur tirer les vers du nez.

« Eh bien, petit père, dit–il à Iazov d’un ton débonnaire, ça me fait plaisir de te voir en si bonne forme et de t’accueillir à mon bord. Toi et tes hommes allez pouvoir vous reposer après toutes ces épreuves. Tu veux bien m’en dire un peu plus sur ce qui vous est arrivé ?

— On te l’a déjà dit, Nikolaï Ivanovitch. Voie d’eau majeure à l’avant du Vladimir Karvaiyski où nous étions en tournée d’inspection pour le MRO. Probablement une rupture de la coque ; en tous cas, le bâtiment a coulé en quelques minutes. On n’a eu que le temps de sauter dans l’hélico, c’est tout.

— Une voie d’eau, hein ? Vu l’état de votre appareil, ça devait être de l’eau sacrement chaude, alors… Je suppose qu’il est inutile que je te demande plus de détails ?

— Tu supposes bien, Nikolaï. Malgré toute l’amitié que je te porte, tu sais que les activités de mon agence imposent une certaine discrétion. Par contre, nous allons avoir besoin de toi pour poursuivre notre mission.

— Votre… tournée d’inspection, c’est ça ? fit l’amiral en haussant les épaules. Dis-moi ce dont tu as besoin, Valentin, et je ferai au mieux…

— Ce que veut dire le général Iazov, intervint Guennadi Baranko d’un ton neutre, c’est que vous devez mettre votre bâtiment à notre disposition. »

L’amiral Atanassiev le considéra avec autant d’aménité que s’il venait de pisser sur son bureau : « Je vous demande pardon, colonel ? articula–t–il d’un ton glacial.

— Sans délai et sans poser de questions », précisa Baranko.

L’autre changea de couleur. Même Iazov dut se dire que ce n’était pas une manière de parler à l’un des officiers les plus médaillés de la Marine russe ; il jeta un coup d’œil venimeux à Baranko et se hâta de corriger le tir : « Tu voudras bien excuser mon second, Kolia. L’impatience de la jeunesse… Mais tu dois nous comprendre. Cette mission est d’une importance vitale pour la Russie, elle se déroule sous l’autorité directe du président…»

La fureur de l’amiral descendit d’un cran ; il jeta un regard méprisant à Baranko puis se tourna vers Iazov : « Le président ? Admettons pour l’instant que tu dises vrai… À supposer que je sois disposé à te filer un coup de main, il me faut quand même quelques infos, Valentin. Inutile que tu me confies les tenants et les aboutissants de ta foutue mission, mais j’ai tout de même besoin de savoir ce que tu me veux, tu ne crois pas ? »

Iazov hésita une fraction de seconde, puis comprit qu’il n’obtiendrait rien s’il ne lâchait pas un peu de lest : « D’accord. Alors, écoute bien, Kolia. Voilà ce que je peux t’en dire…»

Une fois que le général Iazov eut terminé ses explications, Atanassiev se frotta le menton d’un air pensif. « Un vieil avion, hein ? Et tu n’as aucune idée de son cap ?

— Non. Mais vu son autonomie, les possibilités sont limitées : les îles Sandwich du Sud, la Géorgie du Sud ou encore la péninsule Antarctique, qui abrite plusieurs bases scientifiques américaines et européennes. Éventuellement les Falkland ou la pointe de la Terre de Feu, mais ça paraît un peu loin.

— Tu parles d’un secteur qui doit bien faire sept ou huit millions de kilomètres carrés, tu t’en rends compte ?

— Tu as raison, dit Iazov. Mais tu dois tenir compte du fait qu’il est très lent. Il n’a pas dû parcourir plus de six cents milles depuis qu’il nous a échappé, ça réduit d’autant la zone à explorer. »

L’amiral eut une moue dubitative : « Ça reste quand même une aiguille dans une meule de foin, Valentin. Même avec une dizaine d’appareils de reconnaissance pour ratisser la zone, on aurait trois chances sur quatre de le louper. »

Il s’interrompit un instant, le temps de consulter quelques données sur la vaste interface numérique qui occupait la moitié de la surface de son plan de travail. Puis il reprit : « Voici ce que je te propose. D’ici un peu moins de

deux heures, nous aurons un Persona(36) au–dessus de cette zone. Si ton vieux zinc est bien dans le secteur, l’oiseau n’aura aucun mal à le localiser. Et vu sa lenteur, nous serons encore dans les délais pour l’intercepter avant qu’il ait pu gagner une zone habitée. Je vous ferai prévenir dès qu’on les aura détectés ; d’ici là, vous avez le temps de prendre un peu de repos, toi et ton roquet…»

— D’accord, Nikolaï, fit Iazov sans relever. Merci de ton aide.