Point Zéro
20 h 29 UTC
— C’est exact, opina Caleb. Je dois encore aller refermer sa tombe et lui faire un dernier adieu. Je ne remettrai sans doute pas les pieds ici de sitôt…
— Vous ne comptez pas faire transférer ses restes en Écosse ?
— À quoi bon ? Cet endroit est tranquille, et la vue y est magnifique. Et puis, passer l’éternité à la droite de Sir Ernest Shackleton… Je suis sûr qu’il n’aurait pas pu rêver d’une meilleure compagnie.
— Je suis tout à fait d’accord avec vous, dit Davenport en lui serrant la main. J’espère que nous nous reverrons un jour, monsieur McKay. »
20 h 29 UTC
Le décollage était imminent. En phase de préchauffage, les turbines du gros Sikorsky CH-53D « Sea Stallion » faisaient entendre leur ronflement caractéristique. Les projecteurs avant et les feux de position disposés aux quatre coins du fuselage ventru éclairaient d’une lueur froide les parages immédiats de l’appareil. Partout ailleurs, l’obscurité s’appesantissait : le soir tombait sur Grytviken.
Tout le monde était déjà à bord. À l’exception d’une personne.
Caleb passa la tête par la porte de la soute arrière, puis enjamba le rebord et sauta souplement à terre. Comme il s’y attendait, elle se trouvait exactement au même endroit et dans la même position qu’un quart d’heure auparavant : debout dans la neige à la lisière du cercle de lumière, tournée vers les montagnes sur lesquelles s’évanouissaient lentement les dernières lueurs du crépuscule.
Il franchit les quelques pas qui le séparaient d’elle. Bien qu'elle fût à nouveau revêtue de la combinaison de combat qui la rendait presque invulnérable, elle avait l’air petite et fragile. Et complètement perdue, réalisa–t–il en découvrant son visage une fois à sa hauteur. Il voulut poser la main sur son bras, se ravisa – Jeerves pouvait avoir des réactions imprévisibles – puis termina son geste ; sous la mince épaisseur de la combinaison à un demi-milliard de dollars, il sentit le relief de son épaule maigrichonne.
Parfaitement guérie alors qu’il y a quelques heures, elle pissait le sang, pensa–t–il en se rappelant à qui il avait affaire.
« Il faut y aller, c’est ça ? murmura–t–elle sans le regarder.
— Oui, dit–il doucement. Tout est prêt pour le départ. On n’attend plus que vous. »
Elle hocha la tête, puis fit d’une voix à peine audible : « Il ne viendra plus, n’est–ce pas ?
— Je ne crois pas, Poppy. On a fait tout ce qu’on pouvait : des appels par mégaphone, la sirène de l’hélico. Tout ça sans discontinuer depuis une demi–heure. S’il avait voulu se montrer, ce serait déjà fait…
— Je suis sûre qu’il est là, tout près, et qu’il nous guette. Je le sens. Pourquoi ne vient–il pas, Caleb ?
— Je suis navré, Poppy…»
Il ne voyait pas trop quoi dire d’autre. Que peut-on bien raconter à une femme qui dans la même journée a retrouvé et perdu à nouveau le frère qu’elle croyait mort depuis soixante-cinq ans, et vu mourir l’homme qu'elle avait aimé pendant trois décennies ?
Ils demeurèrent tous deux silencieux quelques instants. Il faisait de plus en plus sombre et de plus en plus froid. Un peu plus loin sur la droite, quelques fumerolles s’élevaient encore de la ruine incendiée du musée de Grytviken. « Il faut vraiment y aller, maintenant, insista–t–il. Une nouvelle tempête arrive, et, d’après la météo, celle–ci est partie pour durer plusieurs jours…»
Elle se tourna vers lui avec un pauvre sourire : « D’accord, dit–elle en lui pressant le bras à son tour. Dites à Père qu’il peut lancer la séquence de décollage. Laissez-moi seule juste encore une ou deux minutes… Ensuite j’arrive, c’est promis. »
Il acquiesça de la tête puis se remit en marche vers l’hélico. À mi-chemin, il se retourna.
Elle n’avait pas bougé et regardait toujours vers les montagnes.
« Alors ? fulmina Kendall Kjölsrud. C’est pour aujourd’hui ou pour demain ?
— C’est bon, répondit Caleb en se sanglant sur le siège du copilote. Arrêtez de râler. Elle arrive tout de suite.
— Pas trop tôt ! » maugréa son voisin en lançant les routines de prédécollage.
Le milliardaire avait, tout comme lui, enfilé une des confortables combinaisons de vol trouvées dans l’hélico, mais était à nouveau affublé du vieux feutre pourri que Caleb avait supposé perdu dans le crash du Dornier. Où avait–il bien pu le planquer ? s’était vaguement demandé le jeune homme lorsque, deux heures plus tôt, le chapeau était réapparu comme par enchantement sur la tête du vieillard.
« Ne vous en faites pas pour elle, reprit Kjölsrud sur le ton de la conversation. Elle en a vu d’autres. Dès que nous aurons regagné le Second Chance, elle va se farcir le pif de poudre et ingurgiter quelques litres de bourbon. Ensuite ça ira beaucoup mieux, vous verrez…
— Bon Dieu ! s’énerva Caleb. Essayez un peu de vous mettre à sa place. Son frère…
— Il a survécu pendant vingt–cinq ans dans un cachot en bouffant des crottes de rat. Vous ne le croyez pas capable de se débrouiller tout seul ? »
Cette fois, Caleb le regarda avec de grands yeux, estomaqué par une telle insensibilité. Après les épreuves des deux derniers jours, où il avait eu le sentiment de se rapprocher un peu du vieillard, il retrouvait à nouveau Kendall Kjölsrud tel qu’en lui–même : cynique jusqu’à la caricature, méprisant, imperméable à toute forme d’empathie.
« Vous êtes vraiment un vieux salopard égoïste ! lui lança–t–il. est–ce qu’il vous est déjà arrivé de vous préoccuper d’autre chose que de votre précieuse personne ? »
Kjölsrud ne se départit pas de son sourire sardonique, bien au contraire : « C’est drôle, rétorqua–t–il. Quelqu’un d’autre m’a fait exactement la même remarque il y a quelques jours…
— Ça ne m’étonne pas, dit Caleb. En tout cas, je vous trouve plutôt serein pour un type qui vient de voir s’envoler le rêve de toute une vie, ajouta–t–il avec une méchanceté calculée. C’est d’avoir discuté avec le président qui vous a rendu votre bonne humeur ?
— Plutôt de l’avoir embobiné, ricana son voisin. En lui faisant croire que tout ce qui concernait l’Œuf avait disparu à jamais.
— Pourquoi ? fit Caleb. Ce n’est pas le cas ? »
Avant que Kjölsrud ait eu le temps de répondre, un raclement métallique derrière eux signala la fermeture de la porte de soute. « Poppy à bord », confirma laconiquement One-Shot sur la fréquence générale. Aussitôt, le milliardaire poussa la commande des gaz, et les deux turbines se mirent à rugir pendant que l’énorme rotor commençait à tourner, d’abord tout doucement, puis de plus en plus vite. À ce moment, le vieil homme se pencha en avant et ramassa sur le plancher du cockpit un objet de la taille d’un gros livre enveloppé dans ce qui ressemblait à un morceau de sac-poubelle, puis il le posa sans façon sur les genoux de Caleb. « Tenez, dit–il en haussant la voix pour couvrir le vacarme ambiant. Voici qui devrait vous éclairer sur ma bonne humeur…»
Interloqué, Caleb défit l’emballage et examina son contenu : une sorte de besace en cuir, déchirée et presque entièrement calcinée, dans laquelle se trouvaient peut–être une centaine de feuilles de papier, elles-mêmes en triste état. L’objet était si détérioré qu’il lui fallut un certain temps pour comprendre de quoi il s’agissait, mais alors ses yeux s’agrandirent de surprise : « Mais c’est… murmura–t–il.
— La partie de la mallette qui n’a pas été détruite par la grenade, ainsi que son contenu. Plus quelques feuilles qui avaient été éparpillées par le souffle, et que j’ai ramassées çà et là sur la plage. »
Caleb, impressionné malgré lui, tournait le débris entre ses mains. « Il n’en reste pas grand–chose, observa–t–il d’un ton dubitatif. peut–être un quart du total, et les pages m’ont l’air sacrément abîmées… Vous pensez que Sanjiv pourra en tirer quelque chose ?
— Sanjiv, je ne sais pas, dit Kjölsrud. Mais moi, ça me convient tout à fait. Jetez-y donc un coup d’œil, mon garçon. »
Caleb s’exécuta.
La première page relatait avec force détails le déroulement d’un match entre le Club Atlético Boca Juniors et le Club San Lorenzo de Almagro, comptant pour les phases éliminatoires de la Coupe de football d’Argentine. Elle provenait de la section des sports du Buenos Aires Herald, un quotidien argentin de langue anglaise, et était datée du 16 février 1946.
Les turbines avaient atteint leur régime nominal. Kendall Kjölsrud émit un gloussement ravi, et d’un geste expert tira vers lui le manche du collectif ; les patins s’arrachèrent pour la dernière fois au sol gelé de la Géorgie du Sud, et les vingt-deux tonnes du gros hélicoptère commencèrent à s’élever dans les airs.
Caleb n’y fit même pas attention. Il était en train de consulter la seconde page de la liasse. Elle provenait du même quotidien que la précédente et comportait un résumé des valeurs boursières du jour, ainsi qu’une longue interview d’un homme politique mort et oublié depuis longtemps.
De plus en plus stupéfait, il passa à la suivante. Puis à celle d’après.
Tout le paquet était à l’avenant.
La mallette ne contenait que de vieilles coupures de journaux.
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