Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 15 sur 319

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Point Zéro

13 h 53 UTC

— Jeeves, où est cette putain de trappe ???

< Juste derrière toi. >

Elle se retourna et, entre les flammes, parvint à distinguer l’encadrement rectangulaire. En s’arc-boutant contre la paroi opposée du tube, elle donna une fantastique ruade, et le panneau sauta à plusieurs mètres dans un fracas de métal froissé ; la secousse se répercuta au niveau de ses multiples fractures, lui arrachant un nouveau cri de douleur. Dans un ultime effort, elle se releva et se propulsa à l’extérieur du conduit, juste à temps car la couche externe de sa combinaison commençait à fondre. Hors d’haleine et sans distinguer ce qui l’entourait, elle parvint à faire deux pas avant de s’écrouler sur un sol dur ; alors qu’elle luttait contre l’évanouissement, l’IA se manifesta sur un ton sarcastique :

< Comme une fleur, Poppy. >

 

13 h 53 UTC

 

« Bilan avaries.

< Bien, mademoiselle. Dommages minimes au niveau de l’armure, servos R29 et R34 grillés au genou droit avec suppléance par les huit restants, quelques éraflures au niveau de la couche mimétique, blindage céphalique H.S. ; évitez de vous cogner au plafond, le casque n’encaissera pas un deuxième impact comme celui-là. Un peu plus de dégâts en ce qui vous concerne : fractures des deux os de l’avant–bras gauche, quatrième à septième côtes gauches, clavicule gauche tiers distal ; trait de fracture temporo-pariétal droit avec contusion cérébrale légère non hémorragique. Plaie du poumon gauche par esquille de côte, suture nanobotique en cours ; hémothorax gauche 400 ml résorbé par le drain thoracique avec autotransfusion en cours, ne saigne plus actuellement, balance sanguine 1/1. Quelques autres hémorragies internes minimes, spontanément résolutives. Une plaie assez vilaine au niveau du front. Molaires 38 et 48 fracturées à l’impact, il faudra faire un tour chez votre dentiste. Réserves médikit 95 % mais la morphine commence à manquer. Capacité opérationnelle globale : sous-unité biologique 94 %, non-biologique 99 %. Vous vous en sortez bien, Poppy, mais vous devriez vous asseoir cinq minutes pour vous reposer. >

— Pas le temps, Jeeves. »

Elle regarda autour d’elle pour tenter de s’orienter. Elle avait atterri sur le toit d’une construction en tôle située à l’une des extrémités d’une vaste caverne allongée. Tout un réseau de tubulures horizontales partait du bâtiment et se perdait dans la pénombre. Tu dois être sur la centrale de réfrigération, se dit–elle. En jetant un coup d’œil en l’air, elle nota que le plafond de l’excavation, à deux ou trois mètres au–dessus de sa tête, semblait à peu près intact. Ce n’était pas le cas à l’autre bout de la caverne, où un énorme amoncellement de rochers marquait l’endroit où la voûte avait cédé.

Elle sauta à terre avec une grimace de douleur et s’en approcha pour mieux voir. Il y avait toujours de l’électricité, mais la lueur tremblotante des quelques néons qui fonctionnaient encore peinait à dissiper l’obscurité. Comme prévu, l’atmosphère torride était à peine respirable, et l’air saturé de poussière lui brûlait les poumons à chaque inspiration ; elle se hâta de refermer sa visière et de mettre la combinaison en mode isolation thermique. Parvenue à proximité de l’amoncellement de rocaille, elle se rendit compte qu'elle se trouvait en face du puits de mine principal. Il ne restait plus rien de la cage d’ascenseur, et la cabine était écrasée sous les centaines de tonnes de rochers qui s’étaient éboulés. Plus inattendues étaient les traces de combustion visibles sur les coffrages en bois et les nombreux débris métalliques déchiquetés sur le sol. Intriguée, Poppy en ramassa un : le bout de tôle était couvert de noir de fumée, et sa peinture avait cloqué comme si elle avait été soumise à une chaleur intense. Intéressant… La jeune femme gratta une petite quantité de poussière noirâtre sur l’objet et la déposa dans le réceptacle de l’analyseur situé sur son gantelet gauche. Basé sur la technologie des micropuces à ADN, l’équipement hors de prix offrait les performances d’un laboratoire d’analyses chimiques ultra-moderne dans un volume ne dépassant pas quelques centimètres cubes.

— Composition ?

<Noir de carbone en grande quantité. Débris de cellulose. Composés organiques complexes : l,3,5— trinitro-l,3,5 – triaza-cyclohexane ou RDX 44,5 %, pentaerythritol tétranitrate ou PETN 53,4 %, traces de 2,3— dimethyl-2,3 – dinitrobutane ou DMNB… >

— En clair, Jeeves !

< Semtex. >

Décidément très intéressant, se dit Poppy, dommage que je ne puisse pas contacter les autres à la surface, mais il risque d’y avoir du sport quand je vais remonter. Le temps manquait pour poursuivre ses investigations, et elle décida de passer à autre chose. Plusieurs galeries obscures s’ouvraient çà et là. En s’aidant de sa carte mentale, elle identifia celle où Caleb McKay avait eu le plus de chances de se trouver au moment de la secousse… ou plutôt de l’explosion, corrigea–t–elle. Elle s’y précipita.

À mesure qu’elle progressait dans la galerie en pente douce, les signes de la catastrophe devenaient de plus en plus évidents. Elle dut repasser en vision IR pour éviter les nombreux débris qui jonchaient le sol : gravats tombés du plafond, wagonnets renversés, outils abandonnés un peu partout ; à deux reprises, elle dut escalader des éboulis qui bouchaient presque complètement la galerie et perdit de précieuses minutes à scanner les amas de rocaille à la recherche d’un cadavre. Aucune trace de McKay. Elle estimait avoir parcouru environ trois cents mètres quand elle buta sur un mur infranchissable. L’obstacle était opaque sur toute la gamme de fréquences du sondeur, ce qui signifiait qu’il devait mesurer une bonne quinzaine de mètres d’épaisseur sinon plus.

OK, Poppy, tu as fait ce que tu pouvais. Inutile de traîner plus longtemps ici.

Elle allait tourner les talons lorsqu’un objet qui traînait au sol attira son attention. Un gant. Ce n’était pas le premier qu’elle repérait depuis le début de sa progression, mais celui–ci était différent, épais et en matériau synthétique multicouche de très bonne qualité. Pas du tout ce qu’on s’attend à voir aux mains des malheureux qui bossent dans ce trou à rats, se dit Poppy en examinant l’accessoire. Le gant était à moitié retourné, comme si son possesseur l’avait arraché en toute hâte. C’est en se penchant pour rechercher d’autres indices qu'elle remarqua la cavité dissimulée sous les débris du convoyeur à gauche du tas de rocaille.

Impossible que quelqu’un soit passé par là, ce trou est beaucoup trop petit !

Mue par une impulsion soudaine, elle bascula en vision UV et activa les LED de son casque. Tout son environnement sembla se fondre dans une pénombre violette, comme si elle se trouvait à des dizaines de mètres sous l’eau. Plusieurs petites taches d’un blanc éclatant apparurent sur la rocaille à ses pieds. À l’aide d’un minuscule grattoir, elle racla celle qui lui paraissait la plus prometteuse puis inséra l’instrument dans son analyseur.

« Séquençage, Jeeves. »

Elle bénit silencieusement Vandell Richardson qui avait pensé, entre autres éléments d’identification, à lui télécharger le profil génétique de McKay. Le séquenceur ultrarapide mit dix-sept secondes pour rendre le résultat – une éternité pour Poppy qui bouillait d’impatience.

< Sujet Caleb McKay, similitude 99,87 % >

Poppy retint un cri d’enthousiasme. Enfin un élément tangible. Elle repassa en IR et inspecta le sol ; elle remarqua alors que les taches de sang, qui n’étaient plus du tout visibles maintenant, se trouvaient sur des parpaings qui semblaient avoir été éjectés hors de la petite cavité. Elle comprit que McKay avait dû retirer son gant pour avoir une meilleure prise et s’était blessé en repoussant les cailloux qui lui barraient le passage. Elle réprima un frisson en pensant à ce qu’avait dû être la reptation dans ce boyau étroit.

< Poppy, il y a autre chose… >

— Oui, Jeeves ?

« L’ADN était très peu dégradé, moins de 0,1 %. Comme vous le savez certainement, le taux de dénaturation de l’ADN est une fonction directe du temps écoulé, dans des conditions environnementales données. Ce phénomène a été mis en évidence dès 1974 par… >

— Au fait, Jeeves !

< En se basant sur la température ambiante qui est de 74 °C dans cet endroit idyllique, Poppy, on peut estimer que ce sang n’est pas là depuis plus de six heures. >