Point Zéro
07 h 38 UTC
Et il ne penchait pas du tout.
Caleb n’avait pas besoin de consulter l’inclinomètre pour voir que l’assiette de l’appareil était parfaite. Et pourtant, l’impression de déséquilibre était toujours aussi présente, contredisant le témoignage de ses sens.
« Un souci, Caleb ? fit Viktor Bernstein d’un ton rieur. Vous avez mal dormi ?
— Pourtant, il me semble que vous étiez en bonne compagnie, renchérit Poppy avec un clin d’œil salace.
— J’avais l’impression que nous étions en train de piquer… dit le jeune homme pas encore revenu de sa surprise.
— C’est ma faute, intervint Kjölsrud, j’aurais dû vous prévenir. C’est à cause de cette machine que nous transportons. En plus, nous venons d’avoir une petite… “excursion”, pour reprendre les termes de Sanjiv. Mais, fort heureusement, notre ami a pu intervenir à temps, et ce devrait être réglé sous peu.
— Vous voulez dire que, euh… l’Œuf perturbe le sens de l’équilibre ? »
Le milliardaire hocha la tête : « Il fait bien plus que cela, Caleb. Rassurez-vous, votre oreille interne va très bien. Cette sensation de vertige – et les nausées qui vont avec, je suppose –, nous les ressentons tous à des degrés divers. Ils sont inhérents au mode de fonctionnement du réacteur… encore que Sanjiv a paraît–il quelques idées pour y remédier. »
L’incompréhension dut se lire sur le visage de Caleb.
« Je crois que je vous dois quelques explications, à vous et à vos amis, reprit Kjölsrud. Vous l’avez bien mérité. Et il est temps que vous compreniez enfin pourquoi vous avez risqué vos vies.
— Bonne idée, dit Viktor Bernstein. Et ceci, ajouta–t–il en brandissant le journal de bord de feu le colonel Buckmaster, constituera une excellente entrée en matière. »
07 h 38 UTC
« 30 décembre 1945. Déjà presque une semaine que je suis ici et je n’ai toujours pas fini d’explorer les coins et recoins de cette base immense. Je reste stupéfait du travail accompli pendant la première année de construction. Le bruit court que cette entreprise sans précédent aurait été en grande partie financée par des fonds privés, mais j’ai peine à y croire ; quel magnat pourrait avoir les épaules suffisamment larges – et en même temps jouir de la pleine confiance de notre gouvernement – pour supporter un tel projet ?
Le contingent scientifique est désormais au complet et travaille d’arrache-pied à l’installation des derniers appareils. Les phases de tests devraient débuter le 2 janvier et s’étaler sur environ un mois, après quoi le travail de recherche proprement dit pourra enfin commencer. Je profite de ces quelques jours pour faire la connaissance des quelque sept cents hommes qui peuplent notre petite colonie…»
« Sept cents ! souffla Sarah Miller. Mon Dieu ! Ils étaient donc si nombreux…
— Si tu m’interromps dès le début, schaetzele, bougonna son oncle, on n’est pas sortis de l’auberge…»
Ils s’étaient tous réunis dans la vaste soute du Dornier Do–X. Seule Poppy Borghese manquait à l’appel : à la demande de Kjölsrud, elle avait pris les commandes de l’appareil le temps de la discussion. Ses compétences de pilote étaient loin d’égaler celles de Caleb, mais, vu l’amélioration des conditions météo et la simplicité du plan de vol, cela ferait l’affaire.
L’Œuf de Majorana emplissait tout l’espace au milieu du compartiment. L’appareil avait été hâtivement boulonné au plancher quelques heures auparavant ; afin d’écarter tout risque de déplacement, de grosses élingues en nylon tressé avaient été tendues entre les parois de la soute et l’engin, lui donnant l’allure d’un monstre préhistorique entravé. L’énorme ovoïde couvert de verrues métalliques n’avait rien perdu de son aspect menaçant. Il émettait maintenant une vibration étouffée, une sorte de grondement infrasonique à peine audible mais qui mettait les nerfs à rude épreuve ; sur ce fond sonore se rajoutaient à intervalles très irréguliers des cognements sourds qui semblaient ébranler toute la structure de l’avion.
On dirait vraiment que quelque chose se débat à l’intérieur, pensa Caleb. Quelque chose de très gros.
À si courte distance de l’appareil – personne ne s’en était cependant rapproché à moins de trois mètres –, les sensations de vertige et de nausées étaient à peine supportables, sauf si l’on prenait la précaution de rester strictement immobile.
« C’est bizarre, dit soudain Gretchen Vogt. On dirait qu’il y a une sorte de brume colorée au ras du sol…
— Moi aussi je vois quelque chose, dit Sarah Miller. Mais c’est comme un anneau bleuâtre, un halo autour de l’Œuf…
— Ce sont des hallucinations perceptives, intervint Sanjiv Chandra sans lever les yeux de sa tâche. À cette distance, nous baignons tous dans un champ de plusieurs Teslas – des centaines de milliers de fois le champ magnétique terrestre. Ça fait de drôles de choses au cerveau, mais, en principe, c’est inoffensif… Par contre, j’espère qu’aucun d’entre vous n’a de pacemaker ou d’autre matériel implanté ?
— Moi, dit Joshua qui depuis quelques minutes se palpait le mollet d’un air soucieux. J’ai quelques tiges de métal dans la jambe… Elle me fait un mal de chien, soit dit en passant.
— Dans ce cas, je vous conseille très fortement de ne pas vous approcher de cette machine, monsieur Tewaru, dit Kjölsrud. Et vous devriez même vous en éloigner de quelques mètres, ce serait mieux. »
Dès que Joshua eut obtempéré, Viktor Bernstein reprit sa lecture :
«… La personne la plus déconcertante que j'ai rencontrée cette semaine est certainement ce mystérieux Docteur Altamayor qui dirige l’équipe de scientifiques. Drôle de type ! D’après sa fiche, il va sur ses quarante ans, pourtant on lui en donnerait facilement quinze de moins. De prime abord, il donne l’impression d’un adolescent prolongé, emprunté et mal dans sa peau. Mais lorsqu’on lui pose une question technique, il répond au quart de seconde, avec une assurance péremptoire qui confine à l’arrogance. Il ne semble connaître aucune formule de politesse et s’avère incapable de tenir une conversation même rudimentaire sur tout autre sujet que ses recherches… Et pourtant, ses collaborateurs ont l’air de lui vouer une admiration sans bornes ! Un type à surveiller en tous cas : j’espère me tromper, mais je pressens des difficultés avec lui, et ce d’autant plus qu’il me paraît avoir une dent contre les militaires…»
Bernstein sauta ensuite quelques pages : « La suite est moins intéressante, dit–il. Il décrit l’installation de ses hommes, les festivités organisées pour le Nouvel An 1946, et caetera…
— Rien sur Alexander McKay ? Demanda Caleb.
— C’est parce qu’il n’est pas encore arrivé. Ah… quand on parle du loup ! Écoutez ceci :
« 12 janvier 1946. Je craignais des problèmes avec A. Je n’ai pas été déçu. Cela fait près de dix jours qu’il n'a pas quitté son labo. Nous avions convenu de trois briefings hebdomadaires pour faire le point sur l’avancée des travaux, mais il ne s’est présenté à aucun d’entre eux. Bien sûr, il ne répond jamais au téléphone. Il s’est contenté de me faire passer un billet laconique disant que, tant qu’il n’aurait pas de résultats concrets et facilement intelligibles pour des militaires – ce sont ses mots exacts ! –, il tiendrait ces réunions pour une simple perte de temps… Je sens que la cohabitation va être houleuse, et ce d’autant plus que tout le projet repose sur les épaules de ce type ; ainsi que l’amiral Forrestal me l’a bien spécifié, je me vois donc contraint de le ménager, que cela me plaise ou non.
Pour la base, le principal événement de la semaine écoulée a eu lieu avant-hier jeudi avec l’arrivée du contingent britannique, un escadron de quarante hommes. Le second Dornier avait été affrété pour l’occasion, et l’appareil était piloté par ce fameux McKay dont on me rebat les oreilles depuis trois mois. L’homme n’a certes pas failli à sa réputation : nous avons eu droit à un virage sur l’aile à trente pieds au–dessus de la base – avec un appareil de près de soixante tonnes ! –, suivi d’un amerrissage impeccable au ras de la plage, malgré les trente nœuds de vent de travers que nous avions ce jour-là. Apparemment, il en fallait plus pour désarçonner ses passagers, qui ont débarqué en grand uniforme et au son des cornemuses… Je me suis laissé dire que c’est ainsi qu’ils chargeaient face aux panzers de Rommel il y a cinq ans !
Je ne sais trop que penser de cet homme. Certes, il est foncièrement sympathique, d’un abord très franc, et ses qualités de combattant d’exception ne font pas l’ombre d’un doute. Mais il y a en lui quelque chose de fort peu conformiste, un évident mépris de la hiérarchie et une attitude très généralement sarcastique vis-à-vis de l’état–major qui me gênent un peu de la part d’un officier supérieur… Il est vrai qu’il est issu du rang. Bien évidemment, ce genre de comportement lui vaut l’adulation de ses hommes ; plus de la moitié viennent de ce mythique régiment des 5/15 créé pendant la guerre et me semblent en tous points conformes à la légende qui entoure cette unité : de véritables têtes brûlées, capables d’aller chercher du feu en enfer s’ils ont perdu leur briquet… Je me serais bien passé de tels hôtes, mais là encore, on m’a fait comprendre que je n’avais pas le choix. Espérons seulement qu’il n’y aura pas de frictions avec mes gars…»
« Marrant, fit One-Shot. Ça rappelle moi quelqu’un…
— Je ne vois vraiment pas à qui tu penses », rétorqua Gretchen Vogt sur un ton amusé.
Caleb se contenta de hausser les épaules tandis que ses amis éclataient de rire. Pendant quelques instants, on n’entendit plus que le grondement lointain des moteurs – pour un avion aussi ancien, l’insonorisation était d’une qualité remarquable –, avec en contrepoint le staccato rapide des doigts de Sanjiv Chandra sur les touches de son ordinateur.
« Ça va, Sanjiv ? demanda Kjölsrud, l’air préoccupé.
— Ça va, monsieur, répondit le jeune homme. Il n’est pas très coopératif, mais j’arrive petit à petit à le ramener dans sa cage. J’ai presque fini. »
Cela faisait vingt bonnes minutes qu’il n’avait pas levé le nez de son portable, sur lequel il pianotait furieusement depuis tout ce temps. L’appareil était connecté à une sorte de hub bricolé d’où partait un fouillis de câbles reliés en différents points de l’Œuf et de sa console de commande. Au moment où ils avaient pénétré dans la soute, Gretchen Vogt avait jeté un regard curieux sur l’installation : l’écran de l’ordi était divisé en dix secteurs circulaires semblables à des cibles. À l’intérieur de chacun se trouvait un gros spot rouge à côté duquel une petite fenêtre en incrustation affichait une dizaine de lignes de chiffres. Les points rouges n’étaient pas immobiles : tous avaient tendance à diverger plus ou moins vite vers la périphérie de leur secteur, tandis que les colonnes de chiffres qui les escortaient – des coordonnées spatiales ? – se modifiaient à une vitesse folle. Le but du jeu auquel se livrait Sanjiv consistait visiblement à ramener chacun des spots au milieu de sa cible ; la difficulté était liée au fait que chaque action sur l’un d’eux avait pour conséquence immédiate un accroissement de la dérive des neuf autres.
La finalité de la manœuvre n’était pas évidente, mais Gretchen s’était bien gardée de demander des explications au jeune physicien tant celui–ci paraissait extraordinairement absorbé par sa tâche.