Point Zéro
Chapitre 13
28 février 2018 -14 h 05 UTC
Poppy Borghese n’avait pas menti.
Il y en avait des dizaines. peut–être des centaines.
Les deux premiers se trouvaient dans la petite pièce latérale qui devait servir à la fois de magasin d’outillage et de resserre pour les équipements polaires du personnel. L’un d’eux était affalé tout contre la porte d’entrée – la jeune femme avait failli marcher dessus en se glissant dans le local – et tenait encore un gros tournevis dans sa main momifiée. Pas difficile de deviner ce qu’il avait essayé de faire avec : les profondes griffures qui rayaient le métal du battant intérieur témoignaient de ses tentatives infructueuses pour crocheter la serrure. L’autre corps était assis au pied du mur du fond, les jambes pliées, la tête enfouie entre ses deux mains dans une attitude qui était l’image même du désespoir.
Il faisait un froid glacial dans la pièce sombre. L’air était lourd, difficile à respirer, avec un relent acide qui irritait la gorge et les bronches. « C’est par ici », marmonna Poppy en désignant la brèche dans la paroi de droite.
Les deux types s’étaient apparemment donné beaucoup de mal pour venir mourir ici. Initialement, la pièce ne communiquait pas avec l’intérieur de la casemate, et c’est en passant à travers le mur qu’ils avaient réussi à y pénétrer. Les outils qu’ils avaient utilisés se trouvaient encore par terre.
« Jeeves a identifié des traces de TNT sur le pourtour de la brèche, et il y a des éclats de métal un peu partout de l’autre côté, indiqua Poppy. Ils ont dû attaquer la paroi à la grenade. Et finir le boulot au marteau et à la barre à mines quand ils ont eu épuisé leurs munitions.
— Un mur de béton d’un mètre ? Au marteau ? s’étonna Viktor Bernstein. Mais pour quoi faire ?
— Parce que le portail principal doit faire au moins cinq fois cette épaisseur, dit Caleb. Ils ont dû penser que ce serait plus facile de passer par ici. Ils y étaient presque. Mais on dirait qu’ils n’ont pas eu le temps de casser la serrure. »
De l’autre côté de la brèche, les ténèbres étaient absolues, et ils durent allumer leurs projecteurs frontaux. A peine avaient–ils fait trois pas que les visières de leurs casques se rabattaient sèchement et qu’un chuintement discret signalait la mise en marche automatique des recycleurs d’air.
« Qu’est–ce qui se passe ? demanda Kjölsrud.
— À partir d’ici, ça devient carrément irrespirable, répondit Poppy. D’après les capteurs, il n’y a que 5 % d’oxygène et plus du double de dioxyde de carbone. Pas mal d’oxydes d’azote et de soufre aussi, un peu de monoxyde de carbone et d’acide cyanhydrique en prime. Mortel en cinq minutes.
— Moi qui voulais enlever combi pour faire bon bandage épaule…» grommela One-Shot.
En balayant l’obscurité du faisceau de leurs projecteurs, ils essayèrent de s’orienter. Ils se trouvaient dans un vaste couloir d’une dizaine de pas de large dont l’extrémité se perdait dans l’obscurité. À leur droite, les deux énormes battants du portail principal formaient un cul-de-sac infranchissable. Plusieurs énormes cratères entamaient la paroi de béton sur près d’un mètre de profondeur, et le sol était parsemé de fragments de métal déchiquetés.
Bien trop gros pour des grenades, pensa Caleb. Qu’est–ce qui a bien pu se passer ici, bon sang ?
La petite troupe se mit en marche à pas prudents. Très vite, ils tombèrent sur trois nouveaux corps. Deux d’entre eux portaient de profondes blessures à la tête et aux bras ; le type qui les avait tués à coups de hache était recroquevillé juste à côté, apparemment indemne, mais la bouche ouverte comme un poisson qui se noie, son arme encore à portée de main. Un peu plus loin, une jeep avait heurté la paroi, semble-t–il à vive allure, et s’était couchée sur le côté avant de prendre feu ; deux corps méconnaissables dépassaient de la carcasse calcinée.
À partir de là, les cadavres se multipliaient. Certains n’avaient aucune lésion apparente, mais leur visage convulsé et leurs membres arqués suggéraient pourtant qu’ils étaient morts au terme d’une effroyable agonie. D’autres au contraire présentaient des blessures épouvantables, comme s’ils s’étaient entretués dans un indescriptible déchaînement de violence.
Tous les corps étaient dans un état de conservation incroyable.
« Comment est–ce possible ? murmura Viktor Bernstein. Ces malheureux sont là depuis des décennies, et on dirait qu’ils sont morts il y a quelques jours…
— Rien d’étonnant, mon oncle, répondit Sarah Miller, qui s’était penchée pour examiner une des dépouilles. Il fait moins vingt–cinq, et à cette profondeur sous le glacier, la température n’a pas dû beaucoup changer au cours des soixante–dix dernières années ; le degré d’hygrométrie est quasi nul, et l’atmosphère très pauvre en oxygène. Les conditions idéales pour une momification parfaite. Avec ça, ils sont bien partis pour traverser les siècles sans aucune altération. »
En se remettant en marche, ils dépassèrent une douzaine d’ouvertures obscures qui se succédaient des deux côtés du tunnel. Caleb et Joshua allèrent jeter un coup d’œil dans quelques unes d’entre elles, mais laissèrent vite tomber.
Partout se répétaient les mêmes scènes de carnage et de dévastation : cadavres démembrés jonchant le sol, armes éparses, innombrables impacts de projectiles sur les murs. Tout ce qui pouvait être arraché, cassé, brûlé, semblait l’avoir été avec une frénésie indicible. Au milieu d’un dortoir, ce qui restait d’un homme en uniforme d’officier avait été suspendu par les pieds à une grosse poutre traversant la pièce ; son corps avait été lardé de coups de couteau puis incendié à l’aide d’un tas de matelas placé au– dessous. Dans les recoins plus isolés se trouvaient ceux qui s’étaient suicidés, comme s’ils avaient cherché un peu de calme pour mettre fin à leurs jours. Beaucoup s’étaient pendus ou tués avec une arme de poing ; l’un d’eux – un certain sergent Roy, d’après son badge de poitrine – s’était ouvert la gorge avec un poignard, après avoir gribouillé « KILLED ROY
WAS HERE » sur le mur au–dessus de lui(24).
Quelques mètres plus loin, le tunnel d’accès s’élargissait pour former une vaste pièce arrondie ceinturée d’une passerelle à mi-hauteur, et d’où une douzaine de couloirs irradiaient dans toutes les directions. Sur le côté, un bâtiment préfabriqué devait avoir servi de poste de garde intérieur. Au beau milieu de cette sorte de place centrale trônait un objet incongru : un obusier Ml de 75 mm, le canon pointé vers le large couloir qu’ils venaient de parcourir. Plusieurs douilles vides étaient éparpillées sur le sol autour de la pièce d’artillerie, de même qu’une douzaine de cadavres effondrés dans des positions diverses. Une impression nauséeuse de déjà vu envahit Caleb, alors qu’un souvenir détesté ressurgissait de sa mémoire.