Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 248 sur 319

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Point Zéro

19 h 47 UTC

— Merci, fit Gretchen avec un sourire. Ce que je veux dire, c’est que nous sommes dans une mine à galeries horizontales. C’est la configuration standard quand le gisement affleure dans une zone vallonnée, où l’on peut l’attaquer en creusant à flanc de coteau. Ce genre de mine a presque toujours au moins deux débouchés à l’air libre ; pour améliorer la ventilation, bien sûr, et aussi pour faciliter les opérations d’évacuation en cas d’accident. Tout ce qu’on risque, c’est que l’autre issue soit dans le même état qu’ici. Mais ça vaut le coup d’aller vérifier, non ? »

 

19 h 47 UTC

 

« Je voudrais bien qu’on m’explique pourquoi il vous a fallu trois heures pour m’informer de cette foutue explosion ! Et trois de plus pour vous rendre compte qu’on ne sait même pas de quoi il s’agit ! »

Le président des Etats–Unis fulminait. Le programme d’un G20 est fait de séances plénières, de repas de travail, de conférences de presse et – surtout – d’échanges bipartites où les problèmes vraiment épineux sont traités de dirigeant à dirigeant, à bonne distance des journalistes. Au final, un planning extrêmement serré qui laisse peu de temps pour d’autres activités. La présente réunion de crise avait été organisée à la va-vite, dans le petit salon particulier sécurisé par les hommes du Secret Service, pendant la brève pause qui précédait le déjeuner prévu à midi pile. Il restait donc moins d’un quart d’heure pour analyser la situation et prendre les décisions nécessaires.

« C’est simple, Monsieur, fit l’amiral Percival T. Markab III. Cela tient à l’isolement du lieu et à la faiblesse du maillage de renseignement satellite dans cette partie du monde. »

Le président regarda avec incrédulité l’effigie virtuelle de son interlocuteur. Comme la plupart des membres du cabinet convoqués pour l’occasion, le chef du comité d’état–major interarmes se trouvait en ce moment à Washington et siégeait en holo.

« Je croyais que nous avions le meilleur système qui soit pour la détection en temps réel d’essais nucléaires, Percival.

— C’est vrai, Monsieur le Président. Mais à deux milliards de dollars l’unité, on ne peut pas mettre un satellite SuperVela au–dessus de chaque point du globe. C’est pour ça que l’info nous est parvenue par petits bouts, et pas aussi vite qu’il aurait fallu.

— Dites-moi ce qu’on a, alors.

— En premier lieu, des données sismiques. L’onde de choc a été enregistrée par des dizaines de sismographes un peu partout dans le monde, notamment en Argentine, en Afrique du Sud et dans les stations scientifiques de l’Antarctique. Cela étant, il n’est pas toujours évident de faire la différence entre la signature d’un test nucléaire et celle d’un banal tremblement de terre – d’autant que la zone en question est connue pour sa

forte sismicité. C’est pour ça que ! l’OTICE(43) a attribué une note provisoire de 1 sur 5 à l’événement… le plus faible niveau de probabilité, qui n’entraîne pas un signalement immédiat au niveau des gouvernements.

— Qu’est–ce qui vous a alertés, alors ?

— D’abord, le flash lumineux : il a été repéré par plusieurs satellites d’observation géophysique, et même par les astronautes de l’ISS. Mais, là encore, il a fallu pas mal de temps pour que l’info transite de la NASA ou de l’ESA jusqu’au Pentagone, et que quelqu’un pense à additionner un plus un. Entre-temps, nous avions reçu les vidéos du NRO, et elles parlent d’elles-mêmes : à 1248 UTC – trente et une minutes avant l’explosion – on voit distinctement le Do–X aborder la côte de Géorgie du Sud, avec trois Su-47 en poursuite à une trentaine de milles derrière lui.

Malheureusement, le satellite n’a pas pu capter l’explosion elle–même, il se trouvait déjà au–dessus du Kazakhstan à ce moment ; lorsque le satellite suivant de la constellation arrive sur zone, il est 1326 UTC, et l’explosion date déjà de sept minutes. Par contre, il repère les trois oiseaux russes sur le chemin du retour, à peu près à mi-distance entre l’île et l’Ivan Grozny. Et puis, surtout, il filme ceci, qui à mon avis se passe de commentaires. »

Une fenêtre vidéo s’ouvrit à côté de l’image holo de l’amiral. On y distinguait la totalité de la Géorgie du Sud, filmée depuis l’orbite du satellite Lacrosse II. Peu de détails au sol étaient visibles du fait d’une couverture nuageuse assez dense. Mais on ne pouvait manquer ce qui grossissait lentement au–dessus de la partie médiane de l’île : une formidable masse noirâtre et boursouflée de plusieurs kilomètres de diamètre, qui commençait déjà à s’effilocher sous l’action des vents d’altitude.

« Un champignon atomique… murmura le président.

— D’après les données télémétriques, il mesurait à ce moment près de quinze kilomètres de haut, dit l’amiral.

— Vous avez raison, ça se passe de commentaires, admit le dirigeant américain impressionné malgré lui. Dans ce cas, expliquez-moi maintenant pourquoi vous avez rétrogradé à 50 % la probabilité qu’il s’agisse d’une explosion thermonucléaire. Votre estimation précédente était bien supérieure à 99 %, n’est–ce pas ?

— C’est qu’entre-temps nous avons reçu les données des stations de détection de radionucléides, Monsieur le Président, intervint James Wollinston. Le grand noir aux tempes grisonnantes, qui participait aussi à la réunion en holo, était conseiller scientifique auprès du secrétaire à la Défense ; en sa qualité d’ancien directeur adjoint de l’AIEA, il était l’un des spécialistes les plus respectés en matière de sécurité nucléaire. « Deux d’entre elles sont relativement proches du site : celle de la base de Palmer Station, à l’extrémité de la péninsule Antarctique, et celle de Candlemas Island dans les îles Sandwich du Sud, à moins de trois cents milles de distance. Leurs données sont… surprenantes.

— C’est-à-dire ? demanda le président avec un soupçon d’impatience.

— Il faut savoir qu’une explosion nucléaire à l’air libre dégage toujours une très grande quantité de radioéléments artificiels dans l’atmosphère, Monsieur. En quelques heures, ils sont décelables dans un rayon de plusieurs milliers de kilomètres carrés autour de l’épicentre. Or nous sommes maintenant à H+6 dépassé, et les stations en question n’ont pas relevé la moindre augmentation de la radioactivité locale. Par contre, deux faits encore plus étranges sont à noter. D’abord, une brève mais très intense bouffée de rayonnement gamma provenant manifestement de la surface

terrestre a été enregistrée par le satellite FGST(44) au moment précis de l’explosion…

— Qu’est–ce que ça a de remarquable ? demanda l’amiral Markab. Même moi, je sais qu’une bombe atomique, ça dégage tout un tas de rayonnements.

— Bien sûr, amiral, fit Wollinston. Mais nous sommes ici à trois ou quatre degrés de magnitude au–delà de ce qui s’observe même pour les armes nucléaires les plus puissantes.

— Et votre second fait ? questionna le président.

— Une émission phénoménale de neutrinos, mesurée elle aussi à 1313

UTC par l’IceCube Neutrino Observatory(45) situé au pôle Sud. Et ça, c’est du jamais vu !

— Des neutrinos ?

— Des particules élémentaires à masse quasi nulle et qui interagissent très peu avec la matière – ils peuvent traverser la Terre de part en part sans être aucunement ralentis. Comme les sursauts gamma, les bouffées de neutrinos sont généralement attribuées à des phénomènes astronomiques extrêmement lointains et énergétiques – effondrement d’étoiles supermassives, par exemple. Il n’en existe bien sûr aucune source naturelle sur Terre ou dans l’espace proche, et seuls quelques accélérateurs de particules spécialisés sont à même d’en produire en toutes petites quantités. Autant dire que ce qui s’est passé tout à l’heure est parti pour être l’événement scientifique de l’année.

— Vos conclusions, James ? »

Le scientifique hésita un instant. « Mes conclusions, Monsieur le Président, c’est qu’il s’agit quand même d’une explosion nucléaire. Je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre, sauf à supposer que quelqu’un a réussi à reproduire un effondrement stellaire dans une bouteille…» L’homme eut un petit rire gêné, avant d’ajouter : « Mais certainement une explosion d’un type très particulier. »

Vous ne croyez pas si bien dire, mon ami, pensa le président qui, à part l’amiral Markab, n’avait pas jugé nécessaire d’informer quiconque de ce qu’il savait.

« Récapitulons », reprit–il à l’adresse des autres personnes réellement ou virtuellement présentes – une quinzaine de hauts gradés, de membres du cabinet présidentiel et de responsables d’agences. « Comme vous l’a expliqué l’amiral, tout laisse à penser que cette explosion provient du vieil avion dont nous avons vu les clichés. Nous pensons que cet appareil transportait un prototype d’arme nucléaire peut–être dérobé à la Fédération de Russie, ce qui expliquerait l’implication des Russes dans cette affaire. Il est crucial – j’insiste : absolument crucial – que nous récupérions avant eux toute information sur cet engin. Une probabilité qu’il y ait des survivants ? »

L’amiral Markab fit la grimace : « A priori, je dirais aucune. La modélisation faite à partir des relevés sismographiques donne une puissance de huit mégatonnes, à vingt pour cent près – c’est vraiment une très grosse explosion, Monsieur. Cela étant, j’ai pu consulter les fiches des personnes qui, d’après nos services, pourraient s’être trouvées dans cet avion. Un assortiment intéressant… Des gens très débrouillards et réputés difficiles à tuer ; il se trouve que j’ai déjà entendu parler de certains d’entre eux. Alors, je dirais… une toute petite probabilité.