Point Zéro
08 h 55 UTC
Tout ce cirque avait duré jusqu’à l’aube, et, au final, le jour s’était levé sans que les soldats aient pu prendre une seule minute de repos. C’étaient donc des hommes fatigués et furieux qui, allongés à plat ventre au bord de la falaise de glace, contemplaient maintenant les activités sur la plage en contrebas.
« Le petit gros, c’est Bernstein, dit Tomski qui venait de lancer l’applet de reconnaissance faciale de ses jumelles tactiques. Les deux autres sont McKay et Tewaru. D’après Iazov, ces deux-là pourraient nous donner du fil à retordre, ils seront à éliminer en priorité.
— Alors on pourrait s’en débarrasser tout de suite, répondit le sergent Darjiev qui inspectait la plage à travers la lunette de son fusil de précision. Le bruit ferait sortir leurs copains de leur trou et le boulot pourrait être torché en cinq minutes.
— Pas question. Sauf si tu veux servir de casse-croûte à la mascotte du général. Mais rassure-toi, j’ai prévu quelque chose de sympa pour nos amis…»
08 h 55 UTC
Finalement, il y avait bien une entrée. Plusieurs, même. Et, par chance, la plus prometteuse n’était qu’à une trentaine de mètres de la base de la falaise.
Au moment de pénétrer dans la galerie avec ses compagnons, Caleb se remémora la cartographie 3D qui leur avait été présentée lors du briefing du matin. L’Artefact était une casemate rectangulaire d’un seul tenant, mesurant trois cents mètres de façade contre cent vingt pour le « petit » côté dont seule une faible portion émergeait de la falaise. C’est à ce niveau que se trouvait ce qui pouvait être le portail principal, une embrasure massive de dix mètres sur cinq surmontée par une sorte d’auvent, ainsi que deux autres issues plus profondément enfouies sous la glace. La partie postérieure du bâtiment était prolongée par une énorme extension hémicirculaire de près de cinquante mètres de diamètre qui paraissait jointive avec le corps principal du bunker. Le toit de ce dernier supportait plusieurs structures complexes en béton et métal – une tour de contrôle ? des installations radar ? –, pour l’essentiel réduites à l’état de ruines. Enfin, le site comportait plusieurs autres bunkers ou bâtiments bas, de dimensions beaucoup plus modestes, mais dont l’exploration serait sans doute impossible dans l’immédiat vu la profondeur à laquelle ils se trouvaient sous la glace.
Les trois hommes s’engagèrent avec précaution dans le tunnel ; leurs combinaisons les auraient protégés des conséquences d’une chute, mais aucun d’eux n’avait spécialement envie de se casser la figure sur le sol glissant. En l’espace de deux heures, les travaux de creusement avaient déjà progressé de façon spectaculaire : le mur de glace ne faisait pas le poids devant la torche à plasma maniée avec dextérité par l’un des asimov lourds. Au contact du gaz ionisé à 3000 °C, il se volatilisait en produisant d’énormes panaches de vapeur, lesquels se condensaient aussitôt en une pluie glacée qui venait arroser le sol détrempé. Juste en arrière du grand robot, deux des hobbits s’occupaient à consolider la galerie en tartinant les parois humides d’épaisses couches d’une biocolle qui se polymérisait au contact de l’eau pour produire une coque dure comme l’acier. Kjölsrud et Poppy supervisaient les opérations, le premier apparemment d’excellente humeur et la seconde affichant au contraire une mine des plus moroses.
Pour une fois, Caleb pensait savoir ce qui la préoccupait : « Des nouvelles de Westerlund ? lui demanda–t–il en haussant la voix pour couvrir le ronflement du chalumeau géant.
— Toujours pas. D’après l’IA centrale, il aurait quitté le dortoir du pont B à 2135. Un des capteurs de l’hélipont arrière le montre au pied de la passerelle deux minutes après. Plus rien ensuite, c’est comme s’il s’était volatilisé.
— Une idée de ce qui a pu lui arriver ?
— Aucune », dit–elle en hochant la tête d’un air sombre. Elle croisa son regard et ajouta : « Non Caleb, je ne crois pas. Jorg était… est un bon vivant et un type sans histoires. Pas un poivrot ni un suicidaire. On serait n’importe où ailleurs, je dirais qu’il a pris un canot pour aller aux putes. Mais ici…