Point Zéro
09 h 07 UTC
— Je pense que vous avez raison, monsieur, opina Sanjiv. En tous cas, Quirino Majorana sera très affecté par l’impossibilité de reproduire son expérience. Il va encore s’acharner quelque temps puis, vers la fin des années vingt, il baisse les bras et se consacre à d’autres domaines de recherche.
— Mais il a un neveu, n’est–ce pas ? demanda Caleb.
— Voilà, vous avez compris. L’affection qui existait entre les deux hommes n’est sans doute pas étrangère au fait qu’Ettore ait choisi de ramasser le flambeau. Là encore, les références manquent, mais on pense qu’il a dû s’y mettre vers 1930. En tous cas, alors qu’il a déjà rejoint l’équipe de Fermi. Peut–être au début était-ce seulement un jeu intellectuel, mais, très vite, cela va devenir une obsession : démontrer qu’il est possible de faire écran à la gravité. Il va y arriver – sinon nous ne serions pas ici pour en parler. Mais pour ce faire, il va devoir s’aventurer sur des chemins… incroyablement éloignés de son objectif. Des chemins dangereux. »
Instinctivement, tous les yeux se tournèrent vers l’Œuf, qui, solidement vissé au milieu de la soute, continuait tranquillement à distiller son ronronnement nauséeux.
« Tu veux bien essayer de nous expliquer comment il s’y est pris, Sanjiv ? demanda Sarah Miller.
— On a combien de temps, monsieur ? fit l’intéressé à Kjölsrud, sans préciser à quoi il faisait allusion.
— Un quart d’heure, mon garçon, répondit le milliardaire. »
Caleb et Joshua échangèrent un regard rapide. Qu’est–ce qu’il nous prépare encore ?
Sanjiv eut une moue désappointée : manifestement il s’attendait à plus. « Un quart d’heure ? Bon… je vais essayer… dit–il sans enthousiasme.
— Et toi faire simple, suggéra One-Shot. Genre mécanique quantique pour les nuls. »
09 h 07 UTC
Le sous-lieutenant Kirill Alexandrov leva le bras pour protéger son visage des gouttelettes de pluie propulsées à l’horizontale par le vent furieux des rotors ; l’instant d’après, le gros hélicoptère d’attaque Kamov Ka-50L « Black Shark » faisait un touch down impeccable sur le pont de l’ Ivan Grozny. Avant même que l’appareil ne soit complètement stabilisé, le pilote coupa les deux énormes moteurs Klimov de 2190 CV et les rotors contrarotatifs débrayés commencèrent à ralentir.
Grâce à sa conception très originale et à ses nombreux blindages en composite de carbone, le Black Shark est réputé l’un des hélicoptères de combat les plus robustes au monde. Pourtant, celui–ci semblait en avoir sacrément bavé : sur la gauche du fuselage, la peinture camouflage avait noirci et cloqué, comme si l’appareil avait été soumis à une chaleur intense ; au niveau du cockpit, la verrière située du même côté – une vitre pare-balles de cinq centimètres et demi d’épaisseur – était fendue sur toute sa longueur. Enfin, l’un des patins d’atterrissage était méchamment tordu, de même qu’une des ailettes latérales qui servaient de points d’emport pour l’armement externe.
Pendant que l’hélico presque à court de carburant parcourait les derniers milles qui le séparaient de l'Ivan Grozny, Alexandrov avait été rapidement briefé par son supérieur. Ces types étaient apparemment les seuls survivants du Vladimir Karvaiyski, un brise–glaces russe qui avait sombré pendant la nuit près de la côte antarctique. Il convenait de leur apporter toute l’assistance dont ils pouvaient avoir besoin, tout en essayant d’en savoir un peu plus sur les circonstances de la catastrophe.
Le type aux commandes défit prestement son harnais et sauta à terre. Il était de stature moyenne, avec un visage inexpressif, et portait un uniforme de colonel de l’Armée de terre. Sans prêter la moindre attention au comité d’accueil, il fit le tour du cockpit pour aider à descendre celui qui occupait le siège du copilote. L’homme en question était un vieillard de grande taille vêtu d’une grosse parka d’officier tachée de sang. Son teint était grisâtre, et il avait l’air complètement épuisé, mais il en émanait pourtant une impressionnante aura d’autorité ; un bref instant, son regard d’un bleu acier croisa celui d’Alexandrov et, sans savoir pourquoi, celui–ci sentit un frisson lui parcourir l’échine.
La surprise du jeune officier grandit encore quand le pilote, toujours sans mot dire, alla déverrouiller la porte de la baie arrière du Black Shark. Deux hommes en sortirent à grand-peine et firent quelques pas chancelants sur le pont du porte–aéronefs ; leurs vêtements étaient noircis, et ils souffraient manifestement de brûlures graves aux mains et au visage. Un troisième type les suivit : il paraissait d’une taille démesurée – Alexandrov se demanda un instant comment il avait bien pu faire pour se tasser avec les deux autres dans la minuscule soute de l’hélico –, mais on ne distinguait presque rien de son corps qu’il dissimulait sous une vieille bâche kaki en lambeaux.
Le groupe se rapprocha enfin, et Alexandrov put les examiner plus à loisir. Deux détails qui lui avaient échappé lui sautèrent aux yeux. Le vieux type arborait, comme si c’était tout naturel, des épaulettes de général de l’Armée rouge. Et celui sous la bâche – on ne distinguait toujours pas son visage, seulement le sommet de son crâne d’où pendaient de longs cheveux gris – était pieds nus.
De grands pieds squelettiques aux ongles crasseux pareils à des griffes – curieusement, le droit semblait malformé.
Si ces guignols font partie de l’équipage d’un brise–glaces, alors moi je suis le métropolite de Moscou, pensa le jeune officier.
Mais peu importe, il avait des ordres. Il s’éclaircit la voix et dit, d’un ton qu’il espérait chaleureux : « Eh bien, messieurs, bienvenue à bord de l’Ivan Grozny. Je suis sûr que…
— On ne salue plus dans la Marine, espèce de petit con ? »
C’était le type en uniforme de colonel qui avait parlé, d’une voix glaciale qui n’admettait aucune réplique. Lui et son acolyte le général – un général soviétique ? – le toisaient tous deux avec une expression de mépris insondable. Ils n’avaient vraiment pas l’air commode.
Un nouveau frisson glacé traversa Alexandrov ; le jeune officier perdit toute contenance et fit un pas en arrière, avant d’avaler péniblement sa salive et d’exécuter un salut approximatif.
« C’est mieux, fit le colonel sans se départir de son attitude grossière. On n’a pas le temps de satisfaire votre curiosité, lieutenant, alors voilà comment ça se passe. Vous faites conduire nos blessés au bloc médical. Celui sous la bâche, à l’isolement ; il n’a pas besoin de soins. Personne, je dis bien personne, ne l’approche. Et vous nous conduisez tout de suite auprès de l’amiral Atanassiev, si c’est toujours lui qui commande ce tas de ferraille.
— L’amiral ? Mais…