Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 289 sur 319

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Point Zéro

Chapitre 30

 

 

Le général Iazov mourut moins d’une heure plus tard. Le vieil homme avait catégoriquement refusé qu’on le transporte à Grytviken – de toute façon, ses blessures étaient au–delà de toute ressource thérapeutique, et le mobiliser n’aurait servi qu’à précipiter son agonie. De même, il n’avait pas voulu qu’on lui administrât de la morphine : « Inutile, avait–il murmuré d’une voix à peine audible. Je ne sens déjà plus rien. Et j’aurai bientôt tout le temps de dormir. »

Aussi Kendall Kjölsrud et Poppy Borghese s’étaient–ils contentés de rester auprès de lui pour le veiller dans ses derniers instants. Sentant qu’ils étaient de trop, les autres étaient remontés vers le cimetière ; plus rien ne pressait, désormais. Après un bref palabre, One-Shot et Joshua s’étaient mis en marche pour rejoindre leurs compagnons qui les attendaient dans les décombres du musée, en même temps qu’ils y escorteraient le seul survivant du commando russe. Caleb avait pour sa part décidé de rester quelque temps au cimetière, où il avait encore une tâche à accomplir.

La petite bise glaciale qui soufflait depuis la fin de la matinée était tombée, et la température était presque agréable. Alors que l’ultime étincelle de vie vacillait dans le corps détruit du général Iazov, une trouée se forma dans l’épaisse couverture de nuages, et quelques rayons de soleil parvinrent à percer : comme par enchantement, les eaux glacées de la baie de Cumberland reprirent leur coloration bleu indigo, et, à quelques centaines de mètres de là, les hangars délabrés de Grytviken affichèrent de nouveau toute la palette des couleurs de la rouille. Au large, des myriades d’oiseaux de mer, sans doute attirés par quelque banc de poissons, tournoyaient en poussant des cris aigus.

Finalement, je meurs en hiver, fut la dernière pensée du vieillard avant de sombrer dans le néant. J’ai accompli ma tâche. Et tu es là. Tout est pour le mieux…

 

2 mars 2018 – 14 h 25 UTC

« Elle a soixante–dix-neuf ans, dit Viktor Bernstein. Mais encore toutes ses dents, comme vous avez pu vous en rendre compte !

— Je n’arrive pas à le croire… murmura Caleb.

— Pourtant, c’est vrai. Elle est née à la fin de l’été 1938, quelques jours avant les accords de Munich. Mais ne comptez pas sur moi pour vous dire la date exacte, elle n’apprécie pas vraiment les fêtes d’anniversaire.

— Qui est–elle ? »

Le vice-président de la K2 prit quelques instants pour répondre, comme s’il choisissait ses mots, et en profita pour se baisser afin de mieux caler le cadavre du Russe contre ceux de ses infortunés compagnons. Lorsque Caleb avait indiqué qu’il souhaitait rassembler les corps des soldats tués et les mettre à l’abri des oiseaux, Bernstein avait spontanément proposé de lui donner un coup de main. « Ces pauvres gars n’ont fait que leur boulot, avait–il marmonné en guise d’explication. Le seul salopard du lot, c’était ce Baranko. Mais même lui a droit à une sépulture décente, sinon nous ne vaudrions pas mieux que lui…»

Un point de vue que Caleb partageait tout à fait. À deux, le travail avait été rondement mené : bien qu’il manquât d’exercice, Viktor Bernstein était plus costaud qu’il n’y paraissait, et il n’avait pas ménagé sa peine pour aider à traîner les corps. Les dépouilles de Baranko et des cinq soldats étaient maintenant alignées dans l’espace dégagé au centre du cimetière et n’attendaient plus que les quelques pelletées de neige qui empêcheraient les goélands de leur gober les yeux. Caleb connaissait les usages militaires russes – guère différents de ceux en vigueur dans d’autres armées – et savait que l’Ivan Grozny allait sans doute dépêcher un hélico ou une vedette rapide d’ici quelques heures pour venir récupérer les corps de ses ressortissants.

« Voilà qui est mieux, dit Bernstein en se redressant. Pour répondre à votre question, mon garçon, Poppy est la fille d’un… disons d’un “homme d’affaires italo-américain” – quand vous aborderez le sujet avec elle, je vous conseille vivement d’utiliser ce genre de périphrase. Si vous souhaitez garder votre tête sur vos épaules, du moins. Au début des années quarante, Luca Borghese avait monté une série d’entreprises florissantes dans la région de Chicago. Sans avoir la pointure d’un Lucky Luciano ou d’un Meyer Lansky, c’était un homme intelligent et déterminé qui commençait à se faire un nom dans… dans le secteur d’activités qui était le sien. Surtout, il avait un sens aigu des opportunités : avec une poignée d’autres comme le vieux Bugsy Siegel, il avait très tôt compris l’intérêt qu’il pouvait y avoir à placer ses billes à Las Vegas, à l’époque où ce n’était encore qu’un tas de bicoques perdues au milieu du désert. Et un rêve dans l’esprit de quelques financiers visionnaires, comme Kendall. C’est là que leurs destins se sont croisés.

— Lui aussi était déjà sur place ?

— Bien sûr. Vegas n’allait devenir son quartier général qu’une quinzaine d’années plus tard, mais, dès l’après-guerre, il avait discrètement investi des sommes considérables dans les premiers casinos comme le Last Frontier et bien sûr le Flamingo. C’est à cette époque qu’il a commencé à nouer des liens… commerciaux avec les personnes en question. Une habitude – ou un travers, comme vous voudrez – qu’il a ensuite conservée toute sa vie.

— Le père de Poppy et lui étaient donc associés ? demanda Caleb.

— Au début, oui. Mais très vite, ils sont devenus amis. Difficile de dire pourquoi. Comme vous l’avez sans doute remarqué, Kendall est à peu près aussi doué que Sanjiv pour les relations sociales. Mais, aussi bizarre que ça paraisse, ces deux-là se sont tout de suite entendus comme de vieux complices. Je ne suis pas sûr que par la suite Kendall ait eu un autre ami comme Luca Borghese.

— Il y a quand même vous, non ?

— Si on veut, fit Bernstein avec un sourire amusé. Mais ce vieux schmock me doit beaucoup. Énormément, même. Je crois que c’est surtout pour ça qu’il me tolère à ses côtés depuis si longtemps… Au fait, pour vous éviter de me poser la question, Kendall a cent douze ans. Et lui aussi déteste les gâteaux d’anniversaire.

— Ce fameux… “traitement” dont parlait Richardson, c’est ça ? hasarda Caleb. Et vous ? Je suppose que vous allez me dire que vous avez côtoyé Théodore Roosevelt ?

— J’aurais bien aimé, dit l’autre avec cette fois un bref éclat de rire. Il paraît qu’en plus d’être une fine gâchette, le vieux Teddy savait lever le coude comme personne. Mais non. Désolé de vous décevoir, mon jeune ami, mais je n’ai vraiment que soixante-quatre ans. Et pas la moindre envie d’expérimenter le produit en question.

— Pourquoi ? L’éternité ne vous tente pas ? »

Viktor Bernstein hocha la tête ; son sourire avait disparu. « Il y a pas mal de choses que vous ignorez sur ce traitement, Caleb, reprit–il sur un ton plus grave. Pour la plupart, il ne m’appartient pas de vous les révéler ; c’est Kendall, et lui seul, qui vous en parlera. S’il le souhaite. Mais sachez ceci : le processus tue dix à quinze pour cent des gens à qui il est appliqué la première fois. Un vrai remède de cheval, comme vous voyez…»

Devant l’air interloqué de Caleb, il haussa les épaules et poursuivit : « Kendall m’a proposé à de nombreuses reprises de prendre le traitement. Mais j’ai toujours remis à plus tard – pas vraiment de goût pour la roulette russe, si vous me pardonnez l’expression, ajouta–t–il en jetant un coup d’œil à la rangée de cadavres à ses pieds. Et maintenant, à force de plus tard, c’est trop tard…

— Trop tard ? Pourquoi ?

— Parce que le traitement est d’autant plus efficace qu’il est administré à un sujet jeune. au–delà de soixante ans, ses bénéfices sont négligeables ; ce pauvre idiot de Vandell en avait été averti, mais il a sans doute cru que nous le menions en bateau pour le tenir à l’écart. Kendall a reçu le produit pour la première fois dans les années quarante, à la suite d’un très grave accident d’avion dont il n’aurait pas dû réchapper. C’était déjà un homme mûr à l’époque, si bien que le traitement l’a sauvé, mais n’a pu prolonger son existence que de façon limitée.

— Limitée ? s’étonna Caleb. Je le trouve plutôt en forme pour cent douze ans…

— Vous avez raison, d’une certaine manière. Mais, pour lui, le traitement a atteint ses limites, et il est désormais obligé d’en prendre des doses énormes : s’il ne trouve pas bientôt une solution de rechange, la Faucheuse ne va pas tarder à réclamer son dû. Poppy, c’est une tout autre histoire…

— Elle était plus jeune lorsqu’elle a été traitée, c’est ça ?

— Beaucoup plus jeune. Elle n’avait que dix ans quand les porte– flingues de son oncle l’ont laissée pour morte après avoir abattu ses parents. Chez elle, le produit a eu des effets… spectaculaires. En accroissant de façon considérable ses capacités physiques et sa résistance aux blessures – vous avez sans doute remarqué qu’elle cicatrise plutôt vite. Et aussi en termes de longévité, bien sûr. Lorsque je l’ai rencontrée pour la première

fois, c’était au début du second mandat de Tricky Dick(55), juste avant le Watergate. À cette époque, elle avait déjà trente–cinq ans passés mais semblait tout juste sortir de l’adolescence. Et maintenant… je dirais qu’en apparence elle a pris cinq ou six ans, pas plus.