Point Zéro
08 h 52 UTC
« Voilà, c’est tout, dit–il ensuite à mi–voix. Il y a encore une douzaine de pages après ça, mais vous savez déjà ce que ça raconte. La folie, le désespoir, et au bout la mort…»
Caleb ne l’écoutait plus. Il se leva et s’approcha de l’Œuf au milieu de la soute. La grosse structure ovoïde de presque quatre mètres de long le dominait de toute sa masse ; de près, la surface grenue et irrégulière du métal très sombre faisait penser à la peau d’un énorme animal fossilisé. Les cognements désordonnés qui ébranlaient tout l’avion avaient cessé – conséquence des efforts de Sanjiv –, et la seule manifestation audible de son fonctionnement était cette sorte de vibration incroyablement grave que l’on percevait davantage avec les tripes qu’avec les oreilles, et qui contribuait au sentiment diffus de menace créé par la machine.
À deux mètres, la sensation de vertige et de nausée était carrément insupportable. Et ce n’était pas tout.
Ça faisait mal.
Ce n’était ni une brûlure ni un pincement. Plutôt une sensation combinée de pression et de traction, comme si quelque chose d’immatériel fouaillait sa chair – pas seulement sa peau, mais aussi ses muscles et ses organes internes. Et tentait d’en arracher des morceaux. Cela affectait indifféremment les parties de son corps exposées, comme son visage, et celles que recouvrait la combinaison.
« Faites attention, mon garçon, murmura Kendall Kjölsrud. En principe, ce n’est pas dangereux à court terme, mais, en réalité, personne ne sait vraiment ce que ça fait aux tissus vivants. »
Caleb l’ignora et tendit lentement le bras vers la surface de l’objet. À cinquante centimètres, la douleur devenait insoutenable : impression d’avoir la main prise dans un étau qu’un géant s’amuserait à serrer. Le jeune homme n’insista pas et recula de trois pas ; la douleur reflua aussitôt.
« Qu’est–ce qu’il y a là–dedans, monsieur Kjölsrud ? demanda–t–il d’une voix lente. Vous nous aviez promis une explication. Plus de faux-fuyants, s’il vous plaît…
— Il a raison, monsieur, dit Sarah Miller. Vous et mon oncle – et Sanjiv – vous avez l’air de savoir de quoi il retourne. Mais nous avons bien mérité d’être nous aussi mis au courant, vous ne croyez pas ?
— Tu es une scientifique, ma chérie, fit Viktor Bernstein avec un sourire étrange. Tu n’as pas une petite idée ?
— Je ne sais pas, répondit–elle en haussant les épaules. Rien ne colle dans tout ça. Cette explosion… Même une ogive thermonucléaire n’a pas ce potentiel de destruction. Et pourtant vous nous avez répété plusieurs fois que l’Œuf n’était pas une bombe atomique. Et cette… impulsion ? Rappelez-vous le film dans la vieille caméra : au moment du flash, on voit tous ces malheureux projetés vers l’Artefact. Mais si l’engin a bien explosé à l’intérieur des terres comme le dit le carnet, le souffle aurait dû plutôt les projeter vers la mer ! Et pourquoi se serait–il aussi fait sentir à l’intérieur de la casemate ?
— Et pourquoi ce truc essaie-t–il de me broyer la main ? maugréa Gretchen Vogt qui venait de tenter la même expérience que Caleb et qui faisait maintenant la grimace en se massant le poignet.
— Ce sont les forces de marée, déclara Sanjiv. Le différentiel de champ gravifique entre le dessus et le dessous de votre main. au–delà de deux ou trois mètres, leur influence est négligeable, et ça n’affecte que votre oreille interne, d’où les nausées et la sensation de vertige. Mais si vous pouviez vous approcher davantage, disons au–delà de cette coque métallique, ça vous mettrait en pièces. Littéralement.
— Des forces de marée ? répéta Sarah Miller. Mais…
— Quant aux personnes sur le film, continua Sanjiv, ce n’est pas un effet de souffle qui les a jetées à terre. C’est l’effondrement gravitationnel qui se produit juste avant l’explosion.
— L’effon… Oh mon Dieu ! s’exclama la jeune chercheuse comme si elle venait d’être frappée par la foudre. Ce n’est pas possible ! Mais alors, ces histoires de “vortex” ou de “point zéro” ?
— Quoi ? s’écria Gretchen. Mais de quoi parlez-vous, bon sang ?
— Une façon comme une autre de désigner un concept qui échappe à l’entendement humain, dit lentement Sanjiv. Et le nom sous lequel cet objet est désormais connu du grand public n’a été forgé qu’à la fin des années soixante, Majorana ne pouvait donc pas le connaître ; un nom très inexact d’ailleurs… le terme le plus approprié pour désigner ce qui se trouve là– dedans est “microsingularité gravitationnelle”.
— Un… un trou noir ? articula Sarah Miller d’une voix à peine audible.
— Si vous voulez, Sarah. Un trou noir. »
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