Point Zéro
Chapitre 26
1er mars 2018 – 17 h 15 UTC
D’abord, ce ne fut qu’un murmure dans l’obscurité. Des mots incompréhensibles, qui semblaient venir d’infiniment loin. Vraiment pas de quoi s’en faire. Elle était bien, elle voulait juste qu’on la laisse dormir.
Elle fut temporairement exaucée. Il y eut une pause d’une durée impossible à déterminer, mais qui lui parut sans limites, pendant laquelle le chuchotement s’interrompit et où elle put se renfoncer dans le sommeil. Puis les voix reprirent, plus fort, et quelqu’un se mit à la secouer ; tout à coup, elle se rendit compte qu’elle comprenait les paroles.
« Je crois qu’elle revient à elle, fit l’une des voix au–dessus d’elle.
— Dieu soit loué, je commençais à m’inquiéter », rétorqua une autre venant de la même direction – une voix chaude et grave qu’elle connaissait bien.
Josh ?
Elle ouvrit les yeux, et la lumière des projecteurs alluma une tempête de douleur à l’intérieur de son crâne. Elle voulut inspirer à fond, mais fut prise d’une interminable quinte de toux ; alors qu’elle essayait désespérément de reprendre sa respiration, des mains puissantes l’aidèrent à s’asseoir.
« Du calme, Gret, reprit la voix. Tout va bien, respire à fond. »
Lorsqu’elle eut enfin repris son souffle et que ses yeux se furent réhabitués à la lumière, elle put distinguer ce qui l’entourait. Joshua était bien là, en compagnie de Viktor Bernstein ; toux deux la regardaient d’un air mi-anxieux, mi-soulagé. Elle remarqua que leurs combinaisons étaient éraflées et couvertes de poussière. Bernstein avait ôté – ou perdu ? – son casque, et une profonde entaille qui avait dû pas mal saigner sinuait sur son front dégarni. La scène était plongée dans la pénombre, et, en arrière-plan, une sombre paroi rocheuse se recourbait au–dessus de leurs têtes, procurant une sensation oppressante.
« Qu’est–ce que… balbutia la jeune femme. Où… où sommes-nous ?
— La mine, fit Joshua d’une voix rassurante. Tu te souviens ? Les galeries, après le crash…»
Elle avala sa salive et acquiesça de la tête. La mémoire lui revenait, maintenant. Elle se rappelait leur fuite éperdue, l’insoutenable sensation d’écrasement au moment du collapsus gravitationnel. Et la bienheureuse perte de conscience qui avait accompagné le flash.
« Vous nous avez sauvés, Gretchen, dit Bernstein. Il y a eu un sacré coup de tabac, là dehors. Mieux valait se trouver à l’abri.
— Et… il n’y a que nous trois ? s’inquiéta–t–elle. Où sont les autres ? Où est Caleb ?
— Tout va bien, Gret, la rassura le Néo–Zélandais. Caleb a pu ramener Poppy juste à temps. Tout le monde est en vie…»
Il marqua une pause, et la jeune femme réalisa soudain à quel point il avait l’air épuisé. « Enfin, pour l’instant », acheva–t–il à mi–voix.
« Jumalauta ! jura bruyamment One-Shot en jetant sa pioche à terre. Saloperie plus dure que tête foutu écossais ! »
Malgré la température plus que fraîche qui régnait dans le boyau, le géant avait tombé le haut de sa combinaison, et son torse formidable ruisselait de transpiration.
« Qu’est–ce qui se passe ? demanda Gretchen Vogt qui, en compagnie de Joshua et de Viktor Berntsein, venait de rejoindre les autres rescapés.
— Content de te voir, Gret », fit Caleb qui se tenait à côté du colosse près de la paroi apparemment uniforme qui bloquait la galerie. Lui aussi avait les traits tirés et une expression qui n’annonçait rien de bon. « Ce qui se passe, c’est qu’on creuse depuis deux heures ; par chance, les outils ne manquent pas, il n’y a qu’à se baisser. Mais on n’a pas gagné cinq centimètres…
— Il y a eu un éboulement ?
— Pire. Touche ce truc. »
Elle s’exécuta. Contrastant avec l’aspect rugueux et brut qu’elle avait dans les autres galeries, la roche très sombre présentait ici une surface lisse et légèrement brillante, comme de l’onyx ou de l’obsidienne. Intriguée, elle passa le doigt dessus. Aucune friction. On dirait du verre. Elle nota aussi qu’il n’y avait pas la moindre solution de continuité entre l’obstacle et les parois de la galerie. On se croirait dans un fond de bouteille, pensa–t–elle.
« De la roche vitrifiée, continua Caleb. Ça donne une idée de la température qui a dû régner dehors au moment de l’explosion. Et c’est dur comme du diamant.
— On est loin de la sortie ? demanda la jeune femme.
— Difficile à dire, on n’a pas eu le temps de faire du repérage en entrant ici. Mais je dirais une bonne dizaine de mètres. »
Gretchen regarda tout autour d’elle, luttant contre un sentiment d’oppression. Elle comprenait à présent pourquoi ses compagnons affichaient cette mine sombre et inquiète.
Exactement comme dans la base Roosevelt, se dit–elle. Faits comme des rats.
« La situation n’est pas la même que dans l’Artefact, n’est–ce pas ? dit Viktor Bernstein comme s’il avait lu dans ses pensées. Ici nous avons de l’air, et, vu les dimensions de la mine, on ne risque pas d’en manquer…»
Poppy Borghese, qui tenait un conciliabule à mi–voix avec Vandell Richardson, ne put s’empêcher d’intervenir : « Bien sûr, Viktor, tout va bien. On va juste mettre un peu plus de temps à crever. On n’a rien à boire, rien à manger. Et les batteries des combis sont mortes ou sur réserve : dans douze heures, on n’aura plus de lumière non plus…
— Merci, Poppy, dit Caleb. On avait vraiment besoin que vous nous remontiez le moral…
— Quelles sont les options, à ton avis ? lui demanda Gretchen.
— Simple. On continue à creuser, en espérant tomber sur un matériau plus facile à entamer. Qu’est–ce que tu veux faire d’autre ? »
Elle le regarda avec étonnement, puis dit : « Tu ne crois pas qu’il serait plus simple de chercher l’autre sortie ?
— L’autre sortie ? Quelle autre sortie ? Tu as déjà foutu les pieds ici ?
— Non, mais je m’y connais un peu en mines. Creuser des galeries à la dynamite, c’était mon boulot avant de rejoindre ta fine équipe, tu te souviens ?
— Mais…
— Avoir failli laisser votre peau à West Nicholson ne fait pas de vous une autorité en matière de travaux souterrains, Caleb, railla Poppy. Vous devriez plutôt écouter la dame.