Point Zéro
Chapitre 7
26 février 2018 – 13 h 32 UTC
L’ancre heurta la surface de l’eau dans un fort bruit d’éclaboussement auquel succéda le claquement métallique de la grosse chaîne contre l’écubier. Le navire recula de quelques mètres, et un frémissement de la coque signala que l’ancre avait croché. Le Global Defender venait de mouiller en face de la baie de l’Artefact, après avoir parcouru mille deux cents milles depuis son départ de Grytviken.
Le temps était aussi beau qu’on pouvait l’espérer en cette saison et à cette latitude. La température s’affichait à peine au–dessous du point de congélation, mais le vent glacé qui soufflait du continent procurait une sensation de froid beaucoup plus prononcée. Le soleil presque au zénith de son trajet quotidien – soit à guère plus de vingt degrés au–dessus de l’horizon – perçait avec difficulté le ciel brumeux et donnait à toutes choses un éclat blafard sans prodiguer la moindre chaleur. Le paysage n’en était pas moins somptueux : un immense arc de falaises de glace qui suivaient la courbe nord-sud du cap Norvegia, puis se réfléchissaient vers l’ouest en direction de la mer de Weddell distante de près de six cents milles. De là où ils avaient mouillé, on ne distinguait pas la partie la plus encaissée de la baie, où se trouvait leur objectif. La mer était libre sur plusieurs kilomètres en direction du large, et les eaux noires qui léchaient les flancs du navire formaient un contraste saisissant avec la blancheur éclatante de la barrière littorale.
« Comment se fait–il que la mer soit dégagée à cet endroit ? s’étonna Joshua Tewaru. On ne dirait pas qu’il fasse plus chaud ici qu’ailleurs…
— C’est vrai, dit Caleb McKay sans lâcher les jumelles avec lesquelles il inspectait le littoral. J’avais même l’impression que le pack était de plus en plus épais ces dernières heures. »
Les deux amis s’étaient rendus sur le pont avant pour assister à la manœuvre et venaient d’être rejoints par Sarah Miller et son oncle Viktor Bernstein.
« Ce n’est pas une question de température, expliqua la jeune femme. C’est à cause du vent catabatique : l’air lourd et glacé en provenance du plateau antarctique, à plus de trois mille mètres d’altitude, qui dévale la pente et qui chasse les glaçons vers le large. Nous sommes dans ce qu’on appelle une polynia, un phénomène très courant sur le pourtour de l’Antarctique mais que l’on peut aussi observer au Groenland.
— Et ce foutu vent ne cesse jamais ? grommela Viktor Bernstein manifestement transi malgré la luxueuse parka vert pomme dans laquelle il était engoncé. Dire qu’il y a quelques jours, je bronzais à Dubaï en galante compagnie…
— Très mauvais pour la peau comme pour tes artères, mon oncle, tu ferais mieux d’arrêter. Pour le vent, tu ne devrais pas te plaindre : aujourd’hui il ne dépasse pas les vingt nœuds, c’est pratiquement son régime minimal.
— Aucun signe de vie ni d’une quelconque construction, fit Caleb en reposant les jumelles. Par contre, j’ai un peu de mal à saisir la topographie de cette baie…»
Le jeune homme se retourna et désigna l’interminable barrière blanche qui fermait tout l’horizon nord à quelques milles de distance, à l’exception de l’étroit goulet longeant le cap Norvegia par lequel ils étaient arrivés : « D’après les cartes, elle semble très ouverte sur le large, reprit–il, or on dirait au contraire que nous sommes cernés de glace pratiquement de tous les côtés.
— Ce sont les cartes qui ont raison, Caleb, intervint Sarah. Ce que nous voyons n’est pas la terre mais l’arrière de l’iceberg A-87 qui s’est détaché de l' ice shelf il y a dix jours. Le vent et les courants l’entraînent lentement vers le large. Très lentement, en réalité : vu qu’il jauge dans les sept cents milliards de tonnes, il va encore falloir du temps avant qu’on le perde de vue…
— Et ces falaises de glace marquent l’endroit d’où il s’est détaché ? questionna Joshua.
— Exact. Falaises, soit dit en passant, qui me posent un sérieux problème…
— Lequel, Sarah ? fit Viktor Bernstein. Elles sont certes d’une hauteur impressionnante, mais…
— C’est bien ça le problème, mon oncle. Sur tout le littoral antarctique les ice shelves dépassent rarement les vingt ou trente mètres de hauteur – il s’agit bien sûr de la partie émergée, vu que c’est de la glace flottante il y en a neuf fois plus sous la surface. C’est d’ailleurs la hauteur que nous avons enregistrée ce matin quand nous avons doublé l’extrémité du cap Norvegia, guère plus d’une quinzaine de mètres. Mais ensuite, leur hauteur n’a cessé d’augmenter à mesure que nous remontions le cap. Ici, elles font près de deux cents mètres… Et ça, c’est du jamais vu !
— Une explication à cela ? demanda Caleb.
— Aucune qui me vienne à l’esprit. Et ce n’est pas le seul truc bizarre ici. Regardez vers le large, sur la droite de la baie. Vous voyez ces icebergs ? »
Les trois autres acquiescèrent. Plusieurs énormes icebergs tabulaires, » chacun grand comme un porte-avions, semblaient former une escorte de nains au colossal A-87 vers l’extrémité orientale de la baie.
« Les clichés satellitaires confirment qu’ils n’étaient pas là il y a trois jours. En fait, ils se sont tous détachés du A-87 au cours des quarante-huit dernières heures. Et ce n’est pas tout : les dernières images que j’ai reçues du LDCM montrent que le A-87 est en train de se morceler à vitesse grand V ; à ce train-là, dans quinze jours, il n’en restera que des glaçons juste bons à mettre dans le whisky…
— On ne met pas de glaçons dans le whisky, Sarah, fit son oncle en secouant la tête d’un air dégoûté. Mais dis-nous quand même quel est ton souci avec ces icebergs…
— Le souci, c’est que ce processus demande normalement des années, vu que les ice shelves sont faits d’une glace très ancienne, donc très compacte et résistante. Je vous rappelle qu’ici les précipitations sont à peu près nulles, si bien qu’il faut des dizaines de millénaires pour aboutir à une accumulation de glace de cette épaisseur. À titre d’exemple, l’iceberg B -15 qui s’est détaché au printemps 2000 de la barrière de Ross, un géant plus grand que la Corse, a mis près de dix ans à se fragmenter en totalité ; les derniers morceaux ont été signalés en 2009 au large de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.
— Et tu n’as pas non plus d’explication pour ça, je suppose ?