Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 196 sur 319

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Point Zéro

03 h 47 UTC

Précédé par le fracas de ses douze hélices démesurées, l’engin passa juste au–dessus du navire en perdition, le rasant de si près que la lueur des flammes qui dévoraient la timonerie se refléta un instant sur sa coque blanche luisante d’écume.

Fou de colère, Baranko dégaina son Makarov et en vida le chargeur au jugé, apparemment sans rien toucher. Au moment précis où l’avion était au plus près, les deux officiers stupéfaits découvrirent une silhouette humaine gigantesque, entièrement revêtue de noir, qui se tenait dans l’encadrement de la porte de la soute restée grande ouverte ; le géant sembla prendre son élan et jeta de toutes ses forces un gros objet dans leur direction.

One-Shot était nettement plus doué pour le maniement des armes à feu que pour celui de la hache de jet ; sa performance fut néanmoins honorable.

Avec un bruit sourd, la lourde hache se planta profondément dans la rambarde du Vladimir Karvaiyski, à moins de deux mètres de la tête du général Iazov.

Alors que l’hydravion s’éloignait vers le large, le colosse en combinaison noire se pencha hors de la soute pour les observer, se retenant seulement d’un bras à l’encadrement et tendant l’autre dans leur direction. La distance était déjà trop importante pour que les deux Russes puissent en être sûrs, mais il leur sembla bien que le type leur faisait un doigt d’honneur.

 

03 h 47 UTC

 

Par un invraisemblable concours de circonstances, le lieutenant Pavel Tomski était encore vivant. Au moment de l’explosion de la bouteille d’oxygène, l’officier russe avait été projeté en arrière et était tombé dans un puits d’aération menant à l’étage inférieur de la base. Là où n’importe quel autre se serait rompu le cou, la chute de cinq mètres ne lui avait valu qu’une entorse au genou et quelques contusions sans gravité. C’est alors qu’il se relevait et essayait de comprendre ce qui s’était passé que l’explosion titanesque du hangar numéro un était survenue.

Là encore, Tomski avait eu beaucoup de chance, si l’on peut dire : tout un pan de mur pesant plusieurs centaines de tonnes s’était abattu sur l’entrée du puits, empêchant la plus grande partie du souffle et des gaz incandescents d’y pénétrer. De là où il se trouvait, le lieutenant n’en avait pas moins eu la sensation de se retrouver pris dans un tremblement de terre : alors qu’un fracas inimaginable lui broyait les tympans et que les murs du couloir autour de lui se couvraient de fissures larges comme le bras, le sol s’était soudain dérobé sous ses pieds, le projetant à terre. Les néons au plafond s’étaient éteints d’un seul coup, le laissant dans le noir complet. Mais Tomski avait eu le temps de repérer une porte entrouverte à moins de trois mètres sur sa droite ; mû par l’énergie du désespoir, il s’était redressé et précipité dans cette direction, en espérant que les parois de cette pièce tiendraient mieux le coup que celles du corridor. À peine y avait–il pénétré et refermé à tâtons le gros battant métallique que quelque chose de lourd était venu le frapper à la tempe, le faisant sombrer dans l’inconscience.

Lorsqu’il reprit connaissance après une durée indéterminée, sa tête lui faisait atrocement mal. L’obscurité autour de lui était absolue. Il se fit la remarque que c’était la seconde fois en douze heures qu’il se réveillait plongé dans le noir dans un environnement inconnu et se demanda un instant s’il n’était pas de retour dans le module de commande en perdition au bord de la falaise. Et puis la mémoire lui revint : l’explosion alors qu’Osadchuk s’apprêtait à tirer une nouvelle roquette sur l’avion, la chute dans le conduit d’aération, le séisme inexpliqué. En tâtonnant, il passa son équipement en revue : il avait perdu son communicateur radio et toutes ses armes, mais, grâce à Dieu, il avait toujours son casque étanche et son appareil respiratoire.

Tu ne sais pas combien il te reste d’oxygène. Dépêche-toi de filer d’ici.

Il extirpa la mini-lampe torche de son étui contre son mollet gauche ; celle–ci avait dû prendre un coup, car il dut s’y reprendre à plusieurs fois pour l’allumer, et quand ce fut fait il n’en sortit qu’un maigre pinceau lumineux jaunâtre.

Ce fut bien suffisant pour lui permettre de découvrir ce qui l’entourait.

Le lieutenant Tomski se trouvait dans un petit local qui avait dû servir de resserre à matériel, mais qui pour l’heure était vide hormis quelques rayonnages renversés. Les murs semblaient curieusement de guingois, et le sol penchait de plusieurs degrés, comme si toute cette partie de la base avait basculé sur le côté. À l’emplacement de la porte, un éboulis fait de morceaux de béton et de ferraille grimpait jusqu’au plafond.

Il n’y avait aucune autre ouverture.

Alors qu’il sentait la panique monter en lui, il remarqua soudain un bruit qui s’était déjà produit à plusieurs reprises depuis qu’il avait repris conscience mais sans attirer son attention : une sorte de grincement rythmé, à peine audible.

Criic.

Il se retourna d’un bloc, braquant sa lampe torche comme si c’était une arme. Criic. Le bruit venait d’un coin de la pièce qui était resté dans la pénombre lors de sa rapide inspection. Ignorant la douleur à son genou, il fit quelques pas prudents dans cette direction.

Pour s’arrêter comme pétrifié lorsque sa lampe – qui émettait maintenant des clignotements de mauvais augure – lui fit découvrir l’origine du son.

Criic.

Pendu à une canalisation d’écoulement au moyen d’une corde en chanvre, un cadavre en uniforme américain suranné se balançait doucement sous l’impulsion qui lui avait été donnée par le séisme. Le chauffage avait dû fonctionner encore quelque temps dans cette pièce avant que les groupes électrogènes ne se mettent en rideau soixante-douze ans auparavant, car contrairement à la plupart des autres corps, Celui–ci avait eu le temps de se décomposer avant de geler. Sa peau était verdâtre et son abdomen gonflé avait fait céder plusieurs boutons de sa chemise ; son visage où les yeux avaient disparu était maculé du jus putride qui s’était écoulé par sa bouche et ses narines, dégoulinant ensuite en longues stalactites pétrifiées.

La lampe s’éteignit. Tomski sut qu’elle ne se rallumerait pas.

Et que cette fois personne ne viendrait le chercher.

Le lieutenant russe était un soldat aguerri. Il tint le coup cinq bonnes minutes avant de commencer à hurler dans l’obscurité.

 

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