Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 52 sur 319

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Point Zéro

14 h 02 UTC

 

« Où est Agoyas ? » jeta Caleb à Vandell Richardson qui venait d’arriver hors d’haleine sur le pont arrière.

Felipe Agoyas était le second pilote d’hélicoptère du Global Defender, un petit mexicain gouailleur avec lequel Caleb avait immédiatement sympathisé.

« Au repos à l’infirmerie, répondit Richardson. Il s’est blessé à la main ce matin. Mais il devrait être en état de piloter, je le fais venir tout de suite…

— Plus le temps ! cria Caleb qui se précipitait déjà. Josh, tu viens avec moi ! »

Le jeune homme remonta au pas de charge la coursive qui longeait la timonerie et déboucha sur le pont avant. Le MH-6 « Little Bird » était à sa place sur sa plate-forme d’appontage. Pour en avoir discuté avec les pilotes, Caleb savait que les deux hélicos du bord étaient en permanence parés au décollage. Ordre de Kendall Kjölsrud. En un tournemain, il défit les sangles qui retenaient les patins de l’appareil, puis s’assit dans le cockpit et se harnacha rapidement. Les commandes lui étaient plus que familières : avec plusieurs centaines d’heures au manche du AH-6, la version d’attaque du petit hélico biplace qui équipait les forces spéciales du monde entier, il aurait pu piloter l’engin les yeux fermés. Pour la check-list, on repassera. Il mit le contact et lança le moteur ; en un rien de temps, les 650 CV de la turbine Allison T63 entraînèrent les pales avec le hurlement caractéristique du rotor montant en régime ; Caleb déverrouilla les sécurités qui empêchaient l’envol tant que le moteur n’était pas chaud et s’apprêta à initier la séquence de décollage. Où est Josh, Bon Dieu ?

À la place de Joshua, ce fut une Poppy Borghese passablement essoufflée qui se carra sur le siège du copilote : « Votre petite démo était ennuyeuse, Caleb, j’ai failli m’endormir. Il paraît que vous êtes un peu plus intéressant aux commandes d’un hélico. On peut voir ?

— Où est Josh ?

— Glissé sur une peau de banane ; je vous promets qu’il ne s’est pas fait mal. On y va, ou on compte les mouettes ? »

Il la considéra sans rien dire pendant quelques secondes, puis hocha la tête et revint à ses instruments. La turbine était maintenant à plein régime. « Harnais », lança–t–il à sa passagère. Pour toute réponse la jeune femme se contenta d’un ricanement méprisant.

« Comme vous voudrez », murmura Caleb en haussant les épaules. Dans le même temps, il ouvrait les gaz en grand et poussait à fond le manche du pas cyclique. L’hélico libéré de la gravité bondit comme propulsé par un ressort tout en prenant soixante degrés d’inclinaison sur l’avant. D’une pression experte sur le palonnier, Caleb donna un peu de roulis à l’appareil, qui évita de cinquante centimètres le radôme de proue, avant de le faire plonger au ras des flots où il fila comme une flèche en direction de son objectif.

Poppy Borghese se releva et se rassit sur son siège où, pour le coup, elle prit la précaution de se sangler. Comme prévu, elle avait basculé tête la première au moment du décollage ; son front saignait légèrement, et un magnifique hématome était en train d’apparaître à l’endroit où elle avait percuté la console centrale. « Bien joué, Caleb, fit–elle en essuyant machinalement le sang d’un revers de main. Je vous revaudrai ça, vous pouvez y compter. »

Savourant sa petite victoire, Caleb fit comme s’il n’avait pas entendu. À la dérobée, il jeta un coup d’œil à sa passagère. Les yeux mi-clos, elle paraissait se délecter du vent glacé qui faisait voler en tous sens ses cheveux aile de corbeau. Le vieux T-shirt gris encore trempé de sueur avec lequel elle s’était entraînée ne dissimulait pas grand–chose de ce qui se trouvait dessous. Pas si mal, en fin de compte. Ses avant–bras étaient déjà couverts de chair de poule, mais elle avait l’air de s’en soucier comme d’une guigne ; il se fit la réflexion qu’en huit jours, c’était la première fois qu’il la voyait se départir de l’attitude butée et hostile qui semblait sa marque de fabrique.

« On se concentre sur les instruments de vol, soldat, lança–t–elle négligemment. Vous ne pourriez pas voler un peu plus haut ?

— Négatif. Avec l’effet de surface, on gagne vingt pour cent de portance, c’est autant de bonus pour la propulsion. Dites-moi plutôt ce qu’on a comme matos là derrière. »

Poppy se contorsionna pour inspecter l’étroit espace qui tenait lieu de soute.

« Un paquet de clopes vide, un sac-poubelle et un vieux torchon plein de cambouis. C’est quoi votre plan ?

— Vu l’équipement, on va faire simple. S’ils n’ont pas déjà redécollé, c’est que le Sikorsky est en rideau. On n’a rien pour réparer, et pas le temps de toute façon. On les situe, on fait un touch-and-go ou un stationnaire si le sol est trop pourri, on les charge et on rentre. Faites attention maintenant, on ne devrait pas tarder à les voir…»

À sa vitesse maximale de cent cinquante nœuds, le Little Bird avait déjà traversé les trois quarts de la baie. La vue de l’iceberg en train de se retourner devenait de plus en plus effrayante : la masse blanche gigantesque était maintenant inclinée à plus de quarante-cinq degrés, et son extrémité pointait comme la proue d’un supertanker sur le point de sombrer. Caleb grimpa à deux cents pieds et entama une large courbe en direction de ce qui était quelques minutes auparavant la face supérieure du géant. Le spectacle était d’autant plus impressionnant que d’énormes pans de glace se détachaient sans arrêt des parois abruptes pour plonger dans la mer en soulevant de formidables gerbes d’eau. Bon Dieu, se dit Caleb, ce truc est en train de partir en morceaux !

« Là ! hurla soudain Poppy. À six heures, juste au–dessus ! »

Caleb leva les yeux et repéra tout de suite la minuscule tache orange en plein milieu de la face déclive. La parka de Sarah Miller. Le Sikorsky avait disparu mais une profonde trace de ripage qui se prolongeait verticalement sur la glace jusqu’à la surface agitée des flots ne laissait aucun doute sur ce qu’il en était advenu. À mesure qu’ils se rapprochaient, la situation de la jeune scientifique leur apparut dans toute sa gravité : en équilibre instable, elle semblait se cramponner de toutes ses forces à une sorte de tige métallique plantée dans la paroi gelée – Poppy reconnut l’une des tarières qu’elle l’avait aidée à charger dans l’hélico moins d’une heure auparavant. Il n’y avait aucune trace de Ross O’Donnell. Caleb stabilisa l’appareil à quelques mètres de Sarah.

Pour s’apercevoir qu’il ne pouvait rien faire de plus ! La paroi était maintenant bien trop inclinée pour que l’engin avec son rotor de huit mètres de diamètre pût s’en approcher davantage. Poppy comprit aussitôt la situation et poussa une bordée de jurons ; elle se retourna et se remit à fouiller derrière son siège. En vain. « Merde ! s’exclama–t–elle. Même pas un foutu bout de corde ! » À l’extérieur, Sarah semblait avoir elle aussi réalisé ce qui se passait et leur jetait un regard désespéré.

« Attendez, Caleb ! cria soudain Poppy. On va essayer autre chose !