Point Zéro
16 h 58 UTC
Tomski comprit que sa vie ne tenait plus qu’à un fil et qu’il ne fallait surtout pas répondre, ou pire, tenter de se justifier. Il connaissait Iazov de réputation : celui–ci n’attendait que ça pour sortir sa vieille pétoire et l’abattre comme un chien. Aussi se borna–t–il à conserver une immobilité minérale, gardant les yeux braqués sur le milieu de la casquette de son supérieur comme on l’enseignait aux jeunes recrues.
Pendant un temps qui parut interminable, le général le dévisagea, toujours du même regard d’entomologiste. « C’est bien… finit–il par dire à mi–voix. Au moins vous n’êtes pas bavard. Il se pourrait donc que je vous donne une dernière chance…
— Merci, mon général, articula l’autre d’une voix serrée.
— Ne me remerciez pas trop vite, lieutenant. Inutile aussi de passer par vos quartiers, vous repartez tout de suite, fit Iazov avec un sourire sadique devant l’air épuisé de Tomski. Prenez deux hommes et allez relever Ustinov dans la galerie. Vous avez huit heures, pas une de plus, pour rejoindre le portail d’entrée du bunker.
— Bien, mon général. Ce sera fait, dit Tomski.
— Un dernier mot, lieutenant…»
Iazov le fixait à nouveau, mais cette fois son regard était celui d’un tueur : « Ne croyez surtout pas que j’en ai fini avec vous, lieutenant Tomski. Vous aurez à payer le prix de votre incompétence. Considérez juste que vous venez de gagner un petit sursis. »
16 h 58 UTC
« Pour faire court, je pourrais raconter cette histoire à partir de son arrivée à Berkeley, en octobre 40. Ou alors un peu plus tôt, en 1938 : ce serait un point de départ tout aussi approprié. Mais vu que nous avons un peu de temps, autant commencer par le début... »
Dans la petite cafétéria, l’ambiance avait pris un tour franchement surréaliste. Kendall Kjôlsrud était toujours installé dans son vieux fauteuil en cuir; les sept autres s’étaient disposés en demi-cercle pour l’écouter. La plupart avaient investi les autres fauteuils, se carrant confortablement dedans ou se juchant sur les accoudoirs. Sans façon, Sarah Miller s’était assise en tailleur sur la moquette bordeaux un peu râpée qui recouvrait le sol bétonné. Seule Poppy était restée debout et s’était accoudée au gros meuble de billard. N’étaient le froid glacial, l’atmosphère irrespirable et surtout les combinaisons noires intégrales qui les protégeaient de cet environnement mortel, on aurait juré un groupe d’étudiants en train d’écouter la conférence improvisée d’un vieux professeur dans le réfectoire de quelque université huppée.
Kjölsrud parut s’en rendre compte et sourit :
« Désolé de ne pouvoir vous offrir une tasse de thé, mes amis, je crains que l’eau n’ait gelé dans les tuyaux… En attendant le plombier, je vous télécharge le fichier que j’ai sous les yeux, ça m’évitera de me mélanger dans les noms et dans les dates…»
Une première image apparut en incrustation à l’intérieur des visières. C’était une très vieille photo de famille en noir et blanc, où les protagonistes avaient adopté les poses convenues d’usage à leur époque : l’homme – un grand gaillard moustachu, très brun, vêtu d’un strict costume noir à gilet – était debout et arborait une expression sévère et responsable. La femme assise à ses côtés, un bébé emmailloté de langes sur les genoux, portait une robe sombre à manches longues, à peine égayée par quelques broderies blanches au col et sur le plastron ; malgré l’attitude discrète qui lui était imposée par les conventions, chacun pouvait voir qu’elle était très belle et ne manquait sans doute pas de personnalité. Trois enfants plus grands, deux garçons et une fille, se tenaient à côté du couple avec un air un peu emprunté.
« Ettore Majorana est né le 5 août 1906 à Catane, sur la côte est de la Sicile, reprit Kjölsrud. Voici la plus ancienne photo que nous ayons de lui.
— Ses parents n’avaient pas l’air d’être des rigolos, observa Poppy.
— Brillante contribution, Poppy. Mais si tu m’interromps dès le début, ça ne va pas être simple…»
L’intéressée se contenta de hausser les épaules, et le vieil homme reprit : « Même si ses parents ne respirent pas l’hilarité, le petit Ettore aurait pu tomber plus mal. Sa famille est ancienne, respectée, et fait partie de la bourgeoisie fortunée de Sicile ; surtout, c’est une famille qui va donner naissance à un grand nombre de personnalités du monde politique et intellectuel. Jugez-en plutôt : son grand–père Salvatore était professeur de droit, puis deviendra sénateur et occupera plusieurs postes ministériels dans les années 1870. Il aura cinq fils : Giuseppe, l’aîné, fera une brillante carrière de juriste et sera député à plusieurs reprises. Angelo sera docteur en droit à seize ans, professeur de droit constitutionnel à vingt, recteur de l’Université de Catane à vingt-neuf et ministre des Finances d’Italie à trente-neuf. Quirino sera un physicien de tout premier plan qui terminera sa carrière comme président de l’Académie de physique italienne – nous aurons l’occasion de reparler de lui, il joue un rôle dans cette histoire. Dante, le quatrième fils, sera un avocat réputé et succédera à son frère Angelo à la tête de l’Université de Catane. Enfin Fabio Massimo, le père d’Ettore, ne sera « que » diplômé en sciences physiques et directeur de la compagnie publique du téléphone pour toute la Sicile, avant d’être muté à Rome en 1921 pour devenir Inspecteur général du ministère des Télécommunications.