Point Zéro
20 h 22 UTC
Cette fois, Sarah Miller vira au rouge pivoine, avant de répondre d’une voix encore plus faible : « Entre quarante et soixante-quinze mille ans. »
20 h 22 UTC
Sous l’impulsion neurale, la porte de la timonerie s’ouvrit, et la silhouette vêtue de noir se glissa à l’intérieur. La salle de commandement était plongée dans la pénombre, la seule lumière provenant des innombrables diodes et voyants qui clignotaient sur les différentes consoles électroniques. Depuis que le Global Defender était au mouillage, la veille avait été allégée, et la passerelle était déserte pendant le quart de nuit. Après être restée une bonne minute accroupie dans une immobilité minérale, la forme humaine se releva souplement et s’approcha des postes de contrôle radar et sat alignés sous les larges baies vitrées. L’ombre ne se faisait aucune illusion sur la discrétion de sa visite : à l’instant même où elle avait passé la porte, une multitude de capteurs avaient repéré sa présence, déterminé son identité et vérifié ses autorisations – ce qui expliquait que l’alarme n’ait pas été aussitôt donnée. Les mêmes capteurs enregistraient désormais le moindre de ses mouvements. Aucune importance.
Dix ans auparavant – une éternité en termes d’aide informatique à la navigation –, l’entreprise aurait demandé des moyens plus modestes ; quelques gouttes d’acide ou un peu de poudre de graphite dans les grilles de ventilation de l’unité à neutraliser, et le tour aurait été joué. Efficace mais peu discret, puisqu’il suffisait de soulever le capot pour découvrir le sabotage. À l’heure actuelle les systèmes étaient devenus beaucoup plus complexes, et le réseau d’IA qui gérait toutes les fonctions du navire se trouvait réparti entre de nombreuses unités centrales largement redondantes. Dans ces conditions, seule une attaque massive pouvait porter ses fruits tout en restant inaperçue. L’ombre se dirigea silencieusement vers la console principale de positionnement satellitaire. Celle–ci ferait l’affaire aussi bien qu’une autre.
20 h 24 UTC
Sarah Miller ne savait plus où se mettre. Dès que le silence fut revenu autour de la table, Caleb prit un ton rassurant pour s’adresser à la jeune femme : « Écoutez, Sarah, personne ici ne met en doute vos compétences. Je suppose que vous avez recommencé vos analyses ?
— Deux fois.
— Et ?
— Mêmes résultats, à dix pour cent près… c’est la marge d’erreur habituelle, avec ce type de méthodes. »
Nouveau ricanement de Vandell Richardson. Caleb s’apprêtait à lui dire ce qu’il pensait de ses commentaires, mais ce fut la grosse voix de One-Shot qui se fit entendre : « Normal, marche pas avec radiations !
— Quoi ?
— Méthodes OK, mais marchent pas avec foutues radiations. Si échantillons grillés, résultats pourris !
— One-Shot a raison, intervint Sanjiv Chandra à la surprise générale. Aucune de ces deux méthodes n’est applicable à des échantillons soumis à des champs intenses. »
Depuis qu’ils avaient quitté Grytviken, Caleb avait eu à plusieurs reprises l’occasion de s’entretenir avec le jeune mathématicien ; il avait à chaque fois été frappé par sa gentillesse et son érudition, qui dépassait largement le cadre de son domaine d’études. Lors de conversations en tête à tête et dans un environnement calme, sa maladie se devinait à peine : seules une légère raideur dans son maintien et une élocution parfois heurtée trahissaient ses difficultés à communiquer avec autrui. Les choses se gâtaient en groupe et lorsque le ton montait, ce qui était précisément le cas en ce moment. Depuis le début de la discussion, le jeune homme n’avait pas prononcé un mot et montrait des signes de détresse croissants – balancements répétitifs, geignements, grincements de dents – laissant appréhender la survenue d’une crise d’angoisse incontrôlable. Aussi tout le monde fut–il étonné de le voir soudain prendre la parole. peut–être est–ce le fait d’aborder un sujet technique qui le rassure, songea Caleb.
« Tu peux développer, mon garçon ? demanda Kjölsrud d’une voix étonnamment douce.
— La thermoluminescence et l’ESR sont deux approches analytiques différentes d’un même phénomène : les variations de niveaux d’énergie subatomique qui surviennent dans certains matériaux cristallins, de façon corrélée au temps écoulé. Aucune de ces deux méthodes n’est utilisable lorsque le substrat analysé a subi à un moment ou un autre l’action de flux à haute énergie : radiations ionisantes, très hautes températures, champs électromagnétiques de très forte intensité, etc… Tout se passe comme si le matériau gardait la mémoire de l’événement énergétique, ce qui rend complètement aberrants les résultats des datations. C’est la seule explication pour ce qui se passe ici.