Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 309 sur 319

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Point Zéro

Chapitre 33

 

 

4 mars 2018 – 15 h 39 UTC

 

Kendall Kjölsrud terminait son récit. Il avait choisi de n’omettre aucune partie de leur aventure : ni leur cauchemardesque exploration de la base Roosevelt, ni leur fuite dans le Dornier, ni la phénoménale explosion à laquelle ils n’avaient échappé que par miracle, ni même l’ultime et sanglante confrontation avec les Russes dans la station baleinière désaffectée.

Pendant toute sa narration, la vieille dame était restée pendue à ses lèvres, l’écoutant avec une attention soutenue et ne l’interrompant qu’à de rares reprises pour lui demander de préciser tel ou tel détail. Ses questions étaient toutes plus pertinentes les unes que les autres ; si au départ Caleb et ses compagnons pouvaient avoir nourri quelques inquiétudes à ce sujet, ils avaient été très vite rassurés : Angelina Pazzi était tout sauf gâteuse.

Caleb l’observait du coin de l’œil, tandis que le milliardaire finissait d’expliquer par quelle invraisemblable opération de piratage informatique ils étaient parvenus à remonter sa piste. Difficile de retrouver dans cette petite femme toute voûtée à l’apparence fragile l’image de la créature magnifique qu’elle avait été un demi–siècle plus tôt. Pourtant, la plupart des maux du grand âge semblaient l’avoir épargnée : elle se déplaçait sans canne, n’avait besoin de lunettes que pour lire et son ouïe était parfaite. Dans son visage souriant qui n’était qu’un fouillis de rides profondes luisaient deux yeux verts pétillants d’intelligence, seuls vestiges de sa beauté enfuie.

« Le bandeau, hein ? dit–elle avec une expression amusée. Vous avez eu beaucoup de chance : il ne le portait presque jamais. D’habitude il mettait un œil de verre, tout simplement. Mais ce jour-là, il l’avait égaré, et nous étions déjà en retard pour l’enterrement… Et puis il s’est dit qu’avec le bandeau, il serait plus difficile à reconnaître pour les membres de sa famille sur place. Il était très inquiet à ce sujet, mais finalement personne n’a fait attention à lui. Je lui avais bien dit de ne pas s’en faire : tout le monde le croyait disparu en mer depuis un quart de siècle, alors…

— C’est évident, commenta Kjölsrud. Passer pour mort est certainement la meilleure façon de refaire sa vie. »

En quelques mots, le milliardaire acheva de raconter la dernière étape de leur périple. Angelina Pazzi eut une petite grimace à l’évocation du nom de Giorgino Borghese – manifestement elle ne débordait pas d’affection pour le chef de la Famille locale –, mais elle ne fit aucun commentaire. Une fois qu’il eut fini de parler, elle resta sans rien dire quelques instants, comme perdue dans ses pensées. Chacun se tut, respectant son silence. Dans la maison, la jeune fille avait recommencé à jouer, et les trilles cristallines de la harpe leur parvenaient, étouffées par les frondaisons ; c’était toujours le même air un peu triste, sans cesse répété, mais jamais tout à fait identique, qu’elle reprenait sans avoir l’air de se lasser. À leurs pieds, la vieille fontaine glougloutait doucement.

Angelina Pazzi parut émerger de ses souvenirs. « Merci, dit–elle à Kjölsrud. Vous avez vécu une aventure extraordinaire. Ces horreurs que vous avez vues dans la base, et le pouvoir de cette… machine… Je savais déjà tout cela. Il m’avait tout dit…

— Il vous a raconté le début ? fit doucement Caleb. Comment il en était arrivé à travailler sur ce projet ?

— Oui. Dès que nous nous sommes connus, il m’a tout raconté – je crois qu’il avait ça sur le cœur depuis des années. Il ne m’a même pas demandé de garder le silence : il savait que de son vivant, je n’en parlerais jamais à personne. Même nos enfants n’en ont jamais rien su.

— Nous avons perdu sa trace en Argentine, en octobre 1946, dit Joshua. Vous voulez bien nous raconter ce qu’il a fait ensuite ?

— Bien sûr, mon garçon », répondit–elle avec un sourire.

Elle n’avait pas du tout l’air déconcertée par le grand gaillard au visage couvert de tatouages maoris, non plus d’ailleurs que par l’impressionnante stature de One-Shot, qui s’était assis sur la margelle de la fontaine de peur d’exploser la chaise de jardin mise à sa disposition. Pour tout dire, elle semblait très difficile à impressionner.

« Voilà ce qu’il a fait, reprit–elle. Après avoir débarqué, il s’est installé à Buenos Aires, où il a dépensé ses derniers sous pour s’acheter de fausses pièces d’identité ; on était juste après la Guerre et, à l’époque, ça n’était pas bien compliqué. Il a d’abord travaillé quelques mois comme employé de banque, juste le temps de se renflouer, et ensuite il a racheté une petite entreprise d’électromécanique qui venait de faire faillite. C’est à ce moment qu’il a déposé plusieurs brevets pour des dispositifs électroniques, dont un modèle amélioré de… – elle chercha vainement le mot anglais – de semiconduttore ?

— Un semi-conducteur ? proposa Joshua. Un transistor ?

— C’est ça, un transistor. Il me disait sans arrêt que s’il avait disposé de ce petit truc à deux dollars à l’époque où il travaillait sur son réacteur, le monde serait très différent aujourd’hui.

— C’est vrai, souffla Sanjiv. Il avait raison. Un simple circuit électronique de rétroaction aurait suffi pour…

— Plus tard, mon garçon, dit gentiment Kjölsrud. Continuez, madame. Qu’a–t–il fait ensuite ?

— En un rien de temps, sa société s’est développée, et il a commencé à nouer des contrats importants avec l’industrie et même avec l’armée. La réussite était là, mais avec elle, une notoriété qu’il voulait absolument éviter : il se doutait bien qu’aux États–Unis ou ailleurs, des gens n’avaient peut–être pas renoncé à le chercher, et il ne voulait surtout pas se faire remarquer. Alors, il a vendu son usine, et les brevets avec. Largement en dessous du prix qu’il pouvait en tirer, mais il s’en moquait : tout ce qu’il voulait, c’était assez d’argent pour revenir s’installer en Sicile et y vivre de façon modeste. C’est ce qu’il a fait. C’était en 1952.

— C’est là que vous vous êtes rencontrés ? demanda Gretchen Vogt.

— Oui ma chérie, mais pas tout de suite, fit la vieille dame en souriant à nouveau. À l’époque, je revenais moi–même des États–Unis – oui, j’ai vécu quelques années en Amérique, je vous raconterai ça tout à l’heure si vous voulez – et je venais d’être acceptée comme institutrice à Don Bosco. Comme je débutais, on ne m’avait pas donné la meilleure classe…

— Je suis sûre que vous avez fait des merveilles, dit Caleb, amusé par l’air gourmand que la vieille dame avait pris en égrenant ses souvenirs.

— J’ai fait de mon mieux, mais c’étaient de vrais cancres ! Et pourtant, au bout de quelques mois, je me suis aperçue que certains parmi les plus mauvais avaient fait des progrès incroyables, surtout en calcul et en géométrie. Et même sur des sujets que je n’avais pas encore abordés ! J’ai fait ma petite enquête, et c’est là qu’ils m’ont parlé de ce monsieur qui donnait des cours du soir.

— Des cours de calcul ? Aux petits enfants ? s’étonna Sanjiv.

— C’est ça, acquiesça–t–elle. Il faisait ça pour presque rien. Mais de toute façon, ce n’était pas une question d’argent, il en avait largement assez pour subvenir à ses besoins. Je crois qu’il avait juste envie de se sentir… utile, c’est tout. De fil en aiguille, nous avons fini par nous rencontrer. Et voilà.

— Où vivait–il ? demanda Kjölsrud. Ici ?

— Non, dit–elle. Ici, c’est la maison de ma famille, depuis cinq générations de Pazzi. Lui s’était installé à Belpasso, un peu plus bas sur le versant, et il y menait une vie très retirée. C’était son choix : il avait gardé de merveilleux souvenirs de son enfance dans la région de Catane, et il souhaitait y finir ses jours. En plus, il avait quitté la Sicile à l’âge de treize ans et n’y avait remis les pieds qu’au début de l’année 1938, quelques semaines seulement avant sa… disparition. Il y avait donc très peu de chances que quelqu’un le reconnaisse par ici.

— Et il n’a jamais repris contact avec sa famille ? fit Caleb.

— Jamais. Cela le dévorait – surtout quand son oncle Quirino est mort, en 1957, et bien plus encore au décès de sa mère huit ans plus tard. Mais il disait que c’était un risque qu’il ne pouvait pas se permettre. Il avait une peur terrible d’être retrouvé. Même à la fin de sa vie, alors qu’il était très âgé et que plus personne ne risquait de le reconnaître, il se méfiait et évitait le plus possible de paraître en public.

— Il ne sortait jamais d’ici, alors ? »

Angelina Pazzi pouffa de rire : « Non, quand même pas ! Je n’aurais pas supporté de vivre un demi–siècle avec un ermite ! Nous avons même beaucoup voyagé… Mais seulement par bateau : les vérifications d’identité sont beaucoup moins approfondies que dans les aéroports – et il disait que le bateau lui avait toujours mieux réussi que l’avion. Il n’aimait pas les grandes villes, il préférait les endroits un peu reculés, peu peuplés : nous avons visité les îles Grecques, les Açores, la Norvège… Et l’Islande aussi, c’est là que nous avons passé notre voyage de noces.

— Vous vous êtes mariés ? » demanda Gretchen Vogt.

La vieille dame rit à nouveau : « Bien sûr ! Le contraire n’aurait pas été correct. Au début, mes parents n’ont pas été faciles à convaincre : nous avions seize ans de différence d’âge, et, avec son œil en moins et ses cicatrices sur le visage, il n’était pas très beau à voir… Mais d’un autre côté, j’avais déjà été mariée, et mon premier époux était mort avant de me donner un enfant. À l’époque, on était moins regardant pour recaser une veuve de trente-deux ans que pour placer une jeune oie tout juste sortie du poulailler… En plus, c’était à l’évidence un enfant du pays, il parlait un sicilien parfait avec l’accent de Catane. Mon père a fini par donner son accord, et nous nous sommes mariés au printemps 1954. Mais Ettore a voulu que je garde mon nom de jeune fille : c’est pour ça que nos enfants s’appellent Pazzi.

— Combien en avez–vous eu ? fit la jeune femme.

— Trois. Grâce à Dieu, nous avons eu trois enfants magnifiques. Vous avez peut–être entendu parler de notre aîné : il est ambassadeur de l’Union Européenne auprès des Nations Unies…

— Pazzi ? s’étouffa Viktor Bernstein. Salvatore Pazzi ? C’est votre fils ?

— Vous le connaissez ?

— Je l’ai rencontré plusieurs fois, dit–il sans cacher sa surprise. C’est un homme… de grande valeur. Assurément.

— Les deux autres ne nous ont pas fait honte non plus, reprit leur hôtesse. Mon Pietro est devenu chirurgien, il est dans cette équipe aux Etats–Unis où l’on fait les greffes de visage. Quant à notre petite Ottavia – c’est elle dont Ettore était secrètement le plus fier –, elle est chercheuse au CERN, à Genève. Pour autant que je sache, elle travaille sur le… come si dice, ancora ? Il bisonte ? Il bosone ?

— Le boson ? dit Sanjiv incrédule. Le boson de Higgs ?

— Ça doit être ça, mon garçon. Ou une bestiole du même genre.

— Et votre mari ? demanda Caleb. Quel nom avait–il pris ?

— Origano, dit Angelina Pazzi. Ettore Origano. C’est le nom qu’il s’était choisi en Argentine, et il l’a gardé tout le reste de sa vie.

— Bon sang ! s’exclama Joshua. On aurait pu y penser ! »

Gretchen Vogt le regarda avec étonnement : « Quoi ? dit–elle.

De quoi est–ce que tu parles, Josh ?

— L’origan et la marjolaine, expliqua–t–il. Origano e majorana, en italien. Deux noms différents. Mais pratiquement la même plante.